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Série

« Paris, un musée à ciel ouvert » : huit femmes hors du commun

Mise à jour le 05/03/2021
Avec près de 1000 œuvres dans l'espace public, dont de nombreuses statues, Paris regorge de témoignages de notre histoire. À l’occasion de l’année de la statuaire, chaque mois, partez à la découverte du patrimoine de la Ville de Paris avec notre nouvelle série « Paris, un musée à ciel ouvert ». Ce mois-ci, en marge de la Journée internationale des droits des femmes, voici une sélection de huit femmes aux destins inspirants.
Alors qu’un quart de la trentaine de monuments consacrés aux femmes célèbrent la maternité, rares sont celles saluées dans l’espace public parisien pour leurs accomplissements professionnels, politiques, sociaux, voire sportifs. Symbole des évolutions récentes de la société, les commandes de monuments féminins tendent cependant aujourd’hui à se multiplier.
De manière plus générale, on peut noter que les femmes ont été sous-représentées dans l’espace public. L’occasion aujourd’hui de les mettre en lumière.

Madame Boucicaut et la baronne Clara de Hirsch, deux philanthropes remerciées

Paul MOREAU-VAUTHIER (1871-1936)
1914, marbre
Lieu : square Boucicaut (7e)
Dans son testament, le financier Daniel Iffla Osiris (1825-1907) réservait la somme de 100 000 francs pour l’érection par la Ville de Paris d’un monument en marbre blanc en l’honneur de « deux femmes de bien symbolisant la Bonté et la Charité ». Ayant légué l’essentiel de sa fortune à l’Institut Pasteur, il souhaitait célébrer la mémoire de deux des principaux soutiens financiers des débuts de l’Institut : Marguerite Boucicaut (1816-1887) et la baronne Clara de Hirsch (1833-1899). Il associait ainsi dans son hommage à la charité catholicisme et judaïsme, alors que le capitaine Dreyfus venait tout juste d’être réhabilité.
Fondatrice du Bon Marché avec son époux Aristide, Marguerite Boucicaut avait légué son immense fortune à ses employés ainsi qu’à de très nombreuses œuvres sociales.
Poursuivant l’œuvre philanthropique qu’elle avait su inspirer à son mari, le baron Maurice de Hirsch, réputé le banquier le plus riche d’Europe, Clara de Hirsch avait été à l’origine d’une longue suite d’œuvres de bienfaisance à travers le monde, pour la plupart dédiées à l’éducation des plus démunis, dont une école à Paris portant le nom de son fils unique décédé de la tuberculose.

« Deux femmes de bien symbolisant la Bonté et la Charité »

Dès l’ouverture du testament d’Osiris, la Ville avait organisé une commission spéciale en vue d’examiner les conditions d’exécution du monument, et plus particulièrement la recherche d’un emplacement et l’organisation d’un concours pour le choix du sculpteur. Rapidement s’était imposé le site du square voisin du Bon Marché, au succès duquel Marguerite Boucicaut avait tant contribué.
Le concours fut remporté en 1912 par le sculpteur Paul Moreau-Vauthier, et le monument inauguré en 1914. Il présente les deux dames faisant l’aumône à un petit garçon ayant respectueusement enlevé sa casquette, que sa mère, amaigrie par la faim, attend patiemment au bas des marches, illustration parfaite du paternalisme social hérité du XIXe siècle.

Clotilde de Vaux, muse du philosophe Auguste Conte

Décio Villares (1851-1931)
Bronze
Le destin de Clotilde de Vaux (1815-1846) est celui d’une héroïne tragique. Issue d’une noble famille désargentée, elle épouse en 1835 Amédée de Vaux, modeste employé, afin d’échapper à l’autorité et l’avarice paternelles. Mais son mari, qui trafique secrètement les comptes de la société pour éponger ses dettes de jeux, est découvert. Il prend la fuite, laissant Clotilde dans la misère et la honte.
Elle vient s’installer à Paris où elle fait en 1844 la connaissance du philosophe Auguste Comte qui tombe éperdument amoureux d’elle. Elle repousse ses avances, ce qui ne fait qu’accroître l’admiration et la passion du philosophe. Atteinte de tuberculose, elle meurt en 1846, après seize mois d’une relation épistolaire intense.

Une passion amoureuse à l'origine du positivisme religieux

Sa disparition conduisit Auguste Comte à développer le positivisme religieux. C’est en tant que muse et inspiratrice du philosophe que Clotilde de Vaux a son buste et sa rue dans l’espace public parisien. Le buste a été offert à la Ville de Paris en 1989 par les Positivistes brésiliens, à l’occasion du Bicentenaire de la révolution et du Centenaire de la fondation de la république du Brésil.
Tout y évoque la dignité et la vertu de la jeune femme éprouvée par la vie, son port de tête est noble, sa coiffure est simple, des fleurs et un oiseau ornent son corsage sagement boutonné, son regard est mélancolique et lointain, perdu dans une méditation dont elle conserve éternellement le secret.
La restauration de ce buste sera engagée en 2021.

Au sommet du parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge, Ève

Raymond COUVEGNES (1893-1985)
1938, pierre
Lieu : Parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge (19e)
Trônant depuis 1939 au sommet d’un buffet d’eau, à l’entrée du parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge, l’Ève de Raymond Couvègnes s’inscrit dans le courant de l’Art Déco, privilégiant les formes géométriques marquées et les jeux de courbes. Sa silhouette fait par ailleurs écho aux œuvres du sculpteur Maillol, officiant à la même époque.
L’artiste, déjà Grand Prix de Rome en 1927, s'était fait connaître pour ses techniques de la taille directe et du moulage en ciment qui feront sa renommée, surtout dans le nord de la France, où il reçut un nombre important de commandes et s’impliqua dans la création de décors d’églises et de mairies.

Du Trocadéro au parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge

À l’origine, cette statue, ou du moins son modèle, provenait d’un ensemble créé pour l’Exposition universelle de 1937, et présenté sur la façade courbe de la porte Delessert, à mi-pente de la colline du Trocadéro, sur laquelle le sculpteur avait disposé tout autour de la figure féminine, une nuée de 24 motifs décoratifs sur le thème “Paris et les arts”.
Selon les sources, elle porte tour à tour le nom d’ « Ève », d’ « Accueil de Paris » ou de « Femme au bain ». Le socle à sa droite a été ajouté par la suite lorsque Léon Azéma, architecte du Palais de Chaillot pour cette même exposition universelle et aménageur deux ans plus tard de ce nouveau parc de la Butte, pense à Raymond Couvègnes pour une reproduction en pierre de son œuvre phare du Trocadéro.

Sainte Geneviève, sainte patronne de Paris

Paul Landowski (1875-1961)
Pierre, 1928
Lieu : Pont de la Tournelle (4e)
Une longue silhouette, telle un phare, se détache dans le ciel : sainte Geneviève scrute l’horizon et veille sur la Ville de Paris, figurée par une petite fille tenant dans ses bras la nef, symbole de la capitale. La sainte patronne de Paris, née à Nanterre vers 420 et dont on a célébré les 1600 ans en 2020, a marqué l’histoire tant son dévouement au service des Parisiens fut remarquable.
Celle qui est connue pour avoir détourné Attila et les Huns de la ville ou organisé l’approvisionnement de la cité durant le siège par les Francs, a laissé son empreinte dans de nombreux sites parisiens, dont le pont de la Tournelle, qui dessert le 5e arrondissement, où se trouve la montagne Sainte-Geneviève.

Une statue monumentale, sœur du Christ Rédempteur brésilien

La statue de pierre, juchée sur un gigantesque pylône, est due au sculpteur Paul Landowski, auteur de nombreux monuments aux morts mais surtout connu du grand public pour la monumentale statue du Christ Rédempteur qui domine Rio de Janeiro.
La figure de la sainte s’inscrit ici dans une œuvre architecturale et urbaine pensée par l'architecte Pierre Louis Guidetti, lauréat du concours pour la construction du pont de la Tournelle. Si le sculpteur infléchit son style en donnant à la sainte des lignes sobres qui prolongent l’architecture, il regretta très amèrement l’orientation de la sculpture voulue par l'architecte, Geneviève tournant le dos au chevet de Notre-Dame. Malgré de nombreux soutiens, l’artiste n’eut pas gain de cause… son œuvre n’en demeure pas moins un jalon symbolique de l’urbanisme parisien.

Jeanne d'Arc, héroïne glorifiée sous la IIIe République

Émile CHATROUSSE (1829-1896)
1891, bronze,
Lieu : Austerlitz-Quai de la gare-Boulevard saint Marcel (13e)
Due au ciseau d’Émile Chatrousse, cette statue en bronze de Jeanne d’Arc « libératrice de la France » est placée à l’amorce de la rue éponyme.
Reposant sur un piédestal de Formigé, Jeanne a la face levée au ciel, les cheveux détachés, rejetés en arrière, élevant fièrement sa bannière de la main droite.
Elle est présentée au Salon de 1887 et plaît tellement qu’elle est acquise par la Ville en 1889. Elle est installée boulevard Saint-Marcel à la demande des habitants du quartier en 1891. Sa figure irrigue le 13e arrondissement, dès le Second Empire, où la place et la rue Jeanne-d’Arc succèdent à celle “de l'Église”, en 1864. C’est elle également qui inspire leur nom en 1865, aux rues toutes proches de Patay et de Domremy, comme à celles de Xaintrailles et Lahire, ses compagnons d’armes.

Jeanne d'Arc au secours de la France envahie par les Prussiens

Chatrousse avait déjà travaillé sur cette figure et poussé la logique républicaine à l'extrême lors du Salon de 1872, la représentant donnant une poignée de main à… Vercingétorix, très en faveur sous la IIIe République.
Jeanne est la nouvelle héroïne du Roman National que constitue la IIIe République depuis la défaite de 1870 de l’Empereur face aux Prussiens, ayant ravi l'Alsace et la Lorraine à la France. La figure tutélaire johannique est donc convoquée pour illustrer le sentiment patriotique qui anime les citoyens, leur désir de reconquête des terres perdues, celles-là même d’où était originaire la pucelle de Domremy. Jeanne d’Arc devient dès lors la « patronne des envahis », selon le mot célèbre de Paul Déroulède.

Maria Deraismes, féministe et franc-maçonne

Louis Ernest Barrias (1841-1905)
Bronze, 1898, fondu en 1942, restitué en 1983
Lieu : Square des Épinettes (17e)
Femme de lettres et oratrice talentueuse, Maria Deraismes (1828-1894) fut également une ardente féministe. Elle militait en faveur de l’éducation des jeunes filles, de l’égalité entre hommes et femmes, des droits des enfants et du suffrage universel.
Première femme à avoir intégré la franc-maçonnerie en France, elle fut également une des fondatrices et présidente de la Société pour le droit des femmes, puis de la Société pour l’amélioration du sort de la femme. C’est cette dernière qui commanda en 1894, grâce à une souscription publique, son effigie à l’un des sculpteurs les plus en vue, Louis-Ernest Barrias, et qui l’offrit à la Ville de Paris après son inauguration en 1898.

Une femme d'action qui brilla par son intelligence et sa détermination

En la représentant debout, en mouvement, le pied dépassant de la terrasse, l’artiste a parfaitement su saisir la femme d’action, sa féminité et son élégance doublées d’autorité, son énergie, son intelligence et sa détermination. Le modèle original en plâtre conservé par la Ville de Paris a permis le tirage d’un nouvel exemplaire en bronze, en 1983, celui d’origine ayant été fondu sous le régime de Vichy. Cependant, la chaise qui figurait initialement ayant disparu du modèle, elle n’a pu être restituée. L’absence de cet accessoire ne nuit pas à la composition qui s’en trouve efficacement simplifiée.
Installée dans le square des Epinettes (17e), dans l’arrondissement qui l’a vue naître et mourir, Maria Deraismes regarde vers la rue qui porte son nom.

Monument à Maryse Bastié, aviatrice au destin tragique

Félix Joffre (1903-1989)
Pierre, 1971
Lieu : square Carlo-Sarrabezolles (15e)
Maryse Bastié appartient à cette génération de pionnières de l’aéronautique dont le courage, l’obstination et les exploits spectaculaires contribuèrent au moins autant à faire avancer l’histoire de l’aviation que la cause des femmes.
Ce constat est d’autant plus vrai pour Maryse Bastié, qui enchaina les records de distance et de durée de vol durant l’entre-deux-guerres et s’engagea dans le mouvement de la féministe Louise Weiss, La Femme Nouvelle, en faveur de l’égalité des droits politiques. Pendant la guerre, elle s’illustra dans la résistance en collectant des informations hautement stratégiques puis devint pilote militaire. Elle mourut en 1952 dans un accident d’avion, dont elle n’était pas aux commandes, lors d’un meeting aérien.

Le courage de Maryse Bastié toujours célébré

Cinq ans plus tard, en 1957, Jacqueline Auriol, autre héroïne de l’aviation, première femme pilote d’essai de France et présidente des Amis de Maryse Bastié, entreprend les premières démarches pour l’érection d’un monument en mémoire de l’aviatrice, sur le terre-plein de la rue Froidevaux (14e), devant l’ancien domicile de cette dernière.
En 1961, le sculpteur désigné, Félix Joffre, donne son accord pour un emplacement situé dans le futur square aménagé boulevard Victor. Cependant, son projet ne va pas remporter l’assentiment de la commission centrale des monuments commémoratifs du ministère de l’Intérieur. Un compromis est finalement trouvé et le 21 août 1964 un décret autorise l’érection du monument, modifié sur les conseils de M. Laprade, architecte en chef des monuments historiques.
Le portrait de profil de Maryse Bastié se détache en bas-relief sur une stèle dont le couronnement évoque la forme d’une aile : l’inscription témoigne de la même sobriété, pour celle qui fut bien plus qu’une aviatrice.

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