Rencontre avec Magali Lafourcade autour de son ouvrage, Démasculiniser la justice.
Magistrate, ancienne juge d’instruction, Magali Lafourcade est
secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits
de l’Homme. Elle préside également le comité d’éthique et de déontologie
du Groupe Le Monde.
Elle vient nous présenter son livre, Démasculiniser la justice.
Symbolisée
par une femme digne et élégante, la Justice est vêtue d’un drapé
laissant entrevoir un genou, tenant un glaive dans une main et soulevant
une balance dans l’autre. Ses yeux sont bandés. Loin de l’idéal de
Justice, l’institution, elle, est aveugle aux inégalités de genre qui
structurent la société et se révèle impuissante à détecter et à corriger
les inégalités de genre qu’elle entretient.
Premier
paradoxe, puisqu’au-delà du symbole, l’institution s’est, depuis
plusieurs décennies, hyperféminisée, avec des promotions de magistrats
composées pour 80% de femmes.
Second
paradoxe, cette institution est celle à qui revient de dire le droit,
trancher les litiges, sanctionner les infractions, dans une République
qui prétend que l’égalité entre les femmes et les hommes est un acquis
du droit.
La
réalité est pourtant bien différente. En s’ouvrant à la façon dont
s’organise l’institution et se hiérarchise de l’intérieur, en dépassant
la lettre des textes pour observer comment les magistrats tranchent les
litiges sur les divorces, la garde des enfants, l’héritage, comment ils
sanctionnent les discriminations sexistes ou encore les violences faites
aux femmes, on aborde un continent invisible. Nombre de décisions et de
procédures se révèlent défavorables aux femmes, voire portent des
effets dévastateurs.
En
déplaçant le regard du terrain de la règle de droit, généralement
bilatéralisée, et donc censément neutre, à la façon dont l’institution
judiciaire la met en œuvre, bien souvent au détriment des femmes, de
leurs conditions de vie, de leur dignité ou encore de leurs perspectives
personnelles et professionnelles, il est ainsi possible de mettre au
jour les structures de domination au sein même d’une institution,
féminisée et censée appliquer le principe d’égalité, qui font que les
hommes et les femmes ne sont jamais tout à fait placés au même niveau.