Un fleuve.
Puisant sa source dans l’intériorité de la terre pour se jeter bien après dans
la clarté de l’océan. Entre ces deux extrémités l’eau lente s’écoule, cheminant.
Tantôt rapide, nerveuse en surface, tantôt sereine et profonde, l’élément
creuse son sillon. Dans ses passages de calme aux remous souterrains, observant
les eaux on ne parvient à distinguer ni lire le fond qui garde son secret. Ce
que l’on voit ce sont des reflets de ciel et les arbres de la rive. Pareil aux
âges de la vie, ce fleuve au début était un ruisseau, les rigoles de l’enfance,
les joies des petits courants, puis grandissant, le courant se fait de plus en
plus puissant entraînant à lui d’autres confluents. A mesure qu’il croît, il se
renforce, se muscle et devient ce qu’il doit être, un fleuve fort et
tumultueux. Ayant alors écarté les deux rives à leurs limites, il termine sa
course dans le vaste. Un voyage naissant d’une source obscure, intérieure pour se
fondre en toute fin dans le bleu retrouvé. Or là, dans cet heureux milieu du
voyage, s’accouder à une passerelle, ou s’assoir ici encore sur le bord de la
rive, pour observer les mouvements de l’onde qui s’écoule sans cesse comme la
fuite des heures. Banc de sable de Loire qui coule dans le sablier. Pourtant,
devant ce tableau une image persiste, intemporelle. Certes, oui, cela bouge
sans cesse, lumières et ombres apparaissent et disparaissent dans une traversée
mouvante… Mais une impression demeure. Image qui contient toute la rapidité et
les lenteurs, le défilé des jours, des saisons, des couleurs aux gammes de
verts et aux tonalités d’ocre. Dans chaque toile apercevoir un recoin de
lumière qui se fraye un chemin sous la frondaison des arbres. Parmi le murmure
des mouvements, le frémissement des reflets, le coup de pinceau sûr, signe la
mélodie des eaux composée par une mémoire. Face au fleuve, dans ce tableau,
s’arrêter, l’œil posté en son centre ou cherchant l’amont d’un jaillissement
intérieur ou le là-bas de la quête du large. Le regard est plongé dans le désir
de cette part inconnue du visible, celle, consciente, qu’il n’est pas même en
mesure d’imaginer. Tout est gestuel d’un miroir, échos imagés de l’âme, aux arrondis
caressant les méandres. Le fleuve nous parle ; mais que dit-il ? Ce
tableau-ci ou-là, à lire comme un autoportrait de l’instant. « C’est un
trou de verdure où chante une rivière ». Sur la rive ou le pont du voir,
observer alors ce face à face entre la source et le bleu. Etonnante atemporelle
de chaque instant retenu de l’eau qui s’écoule. C’est l’instant du tableau.
Moins, bien moins peinture du mouvement qu’intime saisie d’un fragment, fluant,
de l’immuable qui plus, bien plus qu’un mirage est image de l’insaisissable
réel. Entre eaux rapides puis dormantes, entre tumultes et paix, un passage de
lumière.