Après son spectaculaire succès à la Biennale de Venise en 2024, le peintre Alioune Diagne revient à Paris avec « Saytu », ensemble de toiles inédites, fruit d’une enquête menée ces deux dernières années à travers le Sénégal.
En wolof le terme saytu renvoie à l’idée de rechercher, d’inspecter, afin de trouver et de conserver ce qui est précieux. Dans cette perspective, l’artiste a sillonné durant plusieurs mois le centre et le sud-est du pays, à la rencontre de communautés minoritaires vivant dans des régions isolées – les Bassari, Bédik, Dialonké et Coniagui – dont il a documenté les coutumes et rituels ancestraux qu’elles perpétuent et tentent de préserver.
Le projet a débuté par un séjour de deux mois en pays Bassari, dans le village d’Etiolo, puis chez les Bédik, dans les localités d’Ethiwar, Ibel, Iwol et Andjel, où Alioune Diagne s’est rendu à deux reprises. Diagne a également partagé le quotidien des Dialonkés, à Madina Baffé et s’est rendu dans le centre du Sénégal chez les Coniaguis, à Koupentoum, aujourd’hui malheureusement marqués par la disparition progressive de certains rituels.
Au plus près de ces communautés, l’artiste a patiemment observé, documenté puis réinterprèté ces traditions à travers son langage plastique si singulier. Sa technique, progressivement élaborée au fil des années, repose sur l’assemblage de petits modules qu’il nomme « signes inconscients » : agrégés les uns aux autres, ils composent des scènes figuratives d’une grande intensité. Masques, danses, costumes, musiques et chants sont ainsi transposés en peinture, dans une tentative de saisir l’énergie vibrante et l’essence spirituelle de ces cérémonies.
Influencé, sans en avoir d’abord pleinement conscience, par le savoir-faire de son grand-père, maître coranique, Diagne conçoit ce vocabulaire formel, presque pointilliste, comme un langage universel capable de communiquer l’inexprimable. Entre abstraction et figuration, certaines toiles comme Jeune fille Bassari (2025), se livrent immédiatement au regard, tandis que d’autres comme La foule qui danse ou Sous l’arbre sacré (2025), invitent le spectateur à un lent déchiffrement, préservant la part de mystère propre à ces traditions transmises oralement de génération en génération.
Chroniqueur de son temps, l’artiste ambitionne de constituer, à sa manière, les archives futures du Sénégal. Faces/Time, une installation monumentale réunissant 100 portraits d’individus croisés au fil de son voyage, en est aussi l’illustration. Ces visages d’anonymes, porteurs de récits et de mémoires individuelles, renvoient à l’intimité de chaque existence tout en rappelant les identités évanescentes de nos profils numériques. « Saytu » s’inscrit alors dans une réflexion plus large sur la transmission des savoirs à l’ère des réseaux sociaux et de la mondialisation. Comment ces héritages culturels évoluent-ils aujourd’hui ? Quelle place occuperont-ils demain ?
Parmi les communautés rencontrées, Diagne a également porté une attention particulière aux femmes et à leurs rituels spécifiques, soulignant leur rôle central dans la vie sociale et la transmission des savoirs. La première ligne (2025) ou Rythme Dialonké (2026) rendent hommage à leur force et à leur créativité, inscrivant ces traditions dans un dialogue contemporain sur la place des femmes dans nos sociétés.
Ce projet interroge aussi plus largement la fragilité des patrimoines culturels à l’échelle mondiale. À travers une écriture picturale résolument contemporaine, Alioune Diagne nous invite ainsi à réfléchir à la manière dont les sociétés d’aujourd’hui peuvent préserver, réinventer et transmettre leurs traditions.