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Entretien

Parcours Révolution : « Les traces de la Révolution se cachent dans les plis de Paris »

Mise à jour le 13/07/2021
A l'occasion de l'inauguration de 16 parcours sur les traces de la Révolution française et de la sortie de l'application « Parcours Révolution », l'historien et professeur à l'université Paris 1 - Panthéon Sorbonne, Guillaume Mazeau, qui a participé à l'élaboration de ces balades, nous donne les détails de ce vaste projet patrimonial.
S’inspirant du modèle du Freedom Trail, créé par la ville de Boston pour retracer l’épopée de la Révolution Américaine, le Parcours Révolution permet de revenir sur les pas de la Révolution française à Paris grâce à une application, un site internet et des lutrins implantés dans l’espace public. Seize parcours inédits sont ainsi proposés à travers toute la ville avec plus de 120 lieux célèbres ou oubliés, tous liés à cette période fondatrice.

Parcours Révolution en vidéo

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A noter que l’application et le site sont disponibles en 5 langues : français, anglais, espagnol, italien et allemand.

Entretien avec Guillaume Mazeau, historien et professeur à l'université Paris 1 - Panthéon Sorbonne

Guillaume Mazeau
Guillaume Mazeau
Margot L’Hermite

Comment avez-vous travaillé sur ces parcours dédiés à la Révolution ?

Ma pratique d'historien me pousse à relier constamment la recherche en archives et l'histoire de terrain. Ma démarche a consisté à reprendre une histoire, celle de la Révolution française qui, à force d'être surchargée d'enjeux et fétichisée, s'est un peu épuisée et a perdu sa capacité à nous parler, à nous bousculer. J'ai donc essayé de la revisiter sous tous ses usages, depuis l'écriture scientifique classique jusqu'à ce genre de parcours, en passant par les monuments, les musées, le cinéma ou le théâtre.

À quels types de publics s'adressent-ils et comment les appréhender ?

Le but est de rechercher l'interactivité : les gens vont composer leur propre parcours avec l'application, aller sur les lieux qui les intéressent. En faisant descendre l'histoire dans la rue, je cherche à ce que nos contemporains s'approprient une histoire qui nous est commune, en dehors des bibliothèques et des livres. Même si on s'adresse aussi à un public scolaire, avec des propositions de ressources pédagogiques adaptées aux programmes.

On découvre que la Révolution nous est bien plus étrangère et pleine de surprises qu'on ne le pense généralement !

GUILLAUME MAZEAU
historien et professeur à l'université Paris 1 - Panthéon Sorbonne
Ce projet concerne aussi les passionnés d'histoire et celles et ceux qui sont avides d'en apprendre davantage sur une période qu'ils croient connaître. C'est un des intérêts de ces parcours : on découvre que la Révolution nous est bien plus étrangère et pleine de surprises qu'on ne le pense généralement !

Quelles sont les traces de la Révolution encore visibles à Paris ?

Elles sont très nombreuses, mais très diverses. Parfois monumentales et évidentes, comme le Panthéon (5e), la Conciergerie (1er) ou la Chapelle expiatoire (8e). Mais la plupart du temps, il faut aller les chercher dans les plis de la ville : des noms de rues « républicanisés » ou laïcisés, les emplacements d’anciennes affiches de loi (comme à l'église Saint-Gervais, 4e), les inscriptions à l'entrée des églises (comme à Saint-Sulpice, 6e), les bancs de pierre du jardin des Tuileries (1er) ou les décors des anciens clubs révolutionnaires, comme celui du Temple de Paris.

Si ses traces sont difficiles à voir, c'est aussi par nécessité économique, car les révolutionnaires n'avaient ni le temps ni les moyens de bâtir pour le long terme.

Guillaume Mazeau
historien et professeur à l'université Paris 1 - Panthéon Sorbonne
Ces parcours sont aussi une invitation à réfléchir sur ce que l'on garde ou non du passé commun. Et sur les traces du passé qui, aujourd'hui, retiennent ou non notre attention. Les révolutions en général et la Révolution française en particulier font partie des événements qui ont souvent été effacés.
Mais ils invitent aussi à réfléchir sur ce qu'a été la Révolution dans la ville. Si ses traces sont difficiles à voir, c'est aussi par nécessité économique, car les révolutionnaires n'avaient ni le temps ni les moyens de bâtir pour le long terme. Parce qu'ils agissaient dans l'urgence ou par méfiance envers le monumentalisme d'Ancien Régime, les révolutionnaires ont souvent préféré l'éphémère ou la discrétion. Les autels de la patrie, les arbres de la liberté, les cocardes, les objets et constructions provisoires des fêtes révolutionnaires ont souvent rapidement disparu car ils ont été détruits ou parce qu'ils étaient tout simplement périssables et assumés comme tels.

Quels aspects de la Révolution gagneraient à être plus connus ?

Je commencerais par fortement nuancer l'idée selon laquelle les révolutionnaires ont cherché à faire table rase ou à effacer totalement l'Ancien régime. Dans ces parcours, on voit comment les révolutionnaires ont autant cherché à transformer qu'à faire oublier la ville d'avant 1789. Par exemple aux portes Saint-Denis (10e) et Saint-Martin (10e), à l'église Saint-Sulpice, à Notre-Dame (4e), au Panthéon…
Ils souhaitaient créer un espace public à la fois débarrassé des signes qui selon eux empêchaient la libre conscience, tout en conservant la grande majorité de l'héritage monarchique et en protégeant les monuments et objets qui présentaient une valeur artistique. C'est à cette fonction que le musée des Monuments français, situé sur l'actuel emplacement de l'École nationale des Beaux-Arts (6e), a été dédié après 1795.
On peut également rappeler la puissance et l'ambivalence de ses héritages. Il y a des parcours qui invitent à méditer sur des lieux attachés à l'émancipation révolutionnaire, comme les Tuileries, qui ont accueilli l'Assemblée nationale, le Palais Royal (1er), creuset du soulèvement de 1789, les anciennes barrières d'octroi de Denfert-Rochereau (14e), du parc Monceau (8e) ou de Stalingrad, dont la prise en juillet 1788 a précédé celle de la Bastille, ou enfin ces maisons de sans-culottes anonymes.

Vous parlez de « l'ambivalence » de certains héritages révolutionnaires… C'est-à-dire ?

Certains lieux évoquent les aspects plus sombres de la Révolution, qui fut aussi une guerre civile, comme le cimetière de Picpus, la Chapelle expiatoire, le couvent des Carmes (6e) ou l'église Sainte-Marguerite 11e. Sans niveler les choses, il s'agit de voyager à travers ces événements pour réfléchir à la manière dont la Révolution a bousculé le monde - et continue de nous poser des questions sans réponse simple.

Derrière les façades des monuments se cache une histoire vivante et souvent populaire qu'il faut rappeler.

Guillaume Mazeau
HISTORIEN ET PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ PARIS 1 - PANTHÉON SORBONNE
Ces parcours nous mènent aussi sur les traces des femmes ou encore des « libres de couleur », issus des colonies françaises, ou des simples habitants qui ont fait vivre la Révolution à Paris, tout autant que ses « grands hommes », et dont on a pourtant souvent oublié le rôle. Qui se souvient que la Bourse de Commerce (1er) était une halle aux blés pendant la Révolution ? Autrement dit, le centre alimentaire de Paris et le territoire des marchandes des Halles qui ont joué un rôle essentiel au début de la Révolution lors des Journées d'Octobre… Derrière les façades des monuments se cache une histoire vivante et souvent populaire qu'il faut rappeler.

Avez-vous eu des surprises particulières lors de vos recherches ?

Oui, j'ai par exemple découvert qu'au 19 rue de la Montagne Sainte-Geneviève (5e), à l'emplacement de l'ancien Collège de la Marche, une institution nationale des colonies fut fondée en 1797. Elle était ouverte aux enfants noirs. Ceux de Toussaint-Louverture mais aussi des officiers noirs Pierrot, Lechat et Félix, ou Jean-Baptiste Belley, premier député noir de l'histoire de France, y reçoivent une instruction républicaine.
L'école porte les ambiguïtés du moment : elle est un outil d'émancipation très nouveau pour les gens de couleur, mais elle se pense comme un moyen pour civiliser les élites de couleur des colonies françaises dans une démarche coloniale. En tout cas, c'est un épisode et un lieu oubliés de la Révolution, dont il existe pourtant encore une trace.

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