À l’occasion du centenaire de la naissance de Jacques Villeglé (1926-2022), le musée Carnavalet présente l’expo « Paris à l’arraché. Jacques Villeglé et l’art urbain ». On a glissé dans les pas de l’artiste et voici un aperçu de notre déambulation !
De quoi ça parle ?
Artiste majeur de la scène française, Jacques Villeglé développe une démarche singulière : il prélève des morceaux d’affiches dans l’espace urbain. Son œuvre foisonnante invite à la découverte de l’histoire de la ville au travers d’affiches lacérées ou de signes graphiques qu’il recompose. Elle permet aussi d’explorer ses liens avec les multiples expressions de l’art urbain contemporain.
Une expo qui met en regard ses œuvres avec des photos, des archives sonores, des musiques, des extraits de films, des interviews et même des témoignages de l’époque.
L’avis de la rédaction
En poussant les portes du musée Carnavalet (Paris
Centre), c’est dans un Paris morcelé, lacéré, prélevé que l’on pénètre. Arrivé
dans la capitale en 1950, Jacques Villeglé fait de la ville un véritable
atelier à ciel ouvert. Son obsession ? Les affiches placardées sur les
murs, dont il arrache les superpositions. En flâneur infatigable, il collecte
les éclats de couleurs, les signes graphiques et les stickers au gré de ses
balades. « Son travail est de laisser émerger du chaos urbain la poésie et
les beautés cachées dans ces couches de papier déchirées par les passants
anonymes », détaille Jennifer Heim, cocommissaire de l’expo. Mais l’artiste se fait aussi « historien releveur » : derrière chaque bout
d’affiche prélevé, c’est toute une époque avec son lot de revendications,
d’enjeux et de bouleversements qui se dévoile.
L’artiste affichiste
Pensé comme une déambulation dans Paris sur les
pas de Jacques Villeglé, le parcours s’ouvre sur un panorama XXL d’affiches
colorées, qui tranchent avec un fond gris, clin d’œil aux façades d’un Paris
encore sombre, avant les travaux de ravalement engagés à partir de 1959. Ici,
on admire des photographies et des autochromes témoignant de l’importance
de la culture de l’affichage dans la capitale, où les couches de papier pouvaient
même atteindre plusieurs centimètres d’épaisseur. Un matériau de prédilection
pour le plasticien français, qui s’en empare jusque dans les années 1980-1990, avant
que la lutte contre l’affichage sauvage ne finisse par étouffer cette tradition
parisienne.
Le ravisseur des quartiers
« La vie d’un artiste
doit commencer par la flânerie » : c’est avec cette citation de Jacques Villeglé que l’on pénètre dans une bibliothèque reconstituée, lieu qu’il
fréquentait beaucoup et où il théorisait sa pratique, notamment son
goût pour la flânerie parisienne. De ses écrits émergent cinq quartiers
parisiens, où il a particulièrement prélevé des affiches. La scénographie nous
entraîne alors de la porte Maillot (17e) à Montparnasse (14e), en passant par
Saint-Germain-des-Prés (6e), le Marais (Paris Centre) et les Halles (Paris
Centre), comme une promenade sur les traces de ses explorations urbaines.
L’historien releveur
Mai 68, guerres d’indépendance en Indochine et en
Algérie, instauration de la Ve République, lutte des agents des PTT :
l’art de Jacques Villeglé se teinte des mutations esthétiques, politiques et
sociales de son temps. Selon lui, « les révolutions sont bavardes et celles qui se sont déroulées à Paris ont su plus que toutes autres faire parler les murs ». De ces
empreintes urbaines, il compose même un alphabet sociopolitique où s’entremêlent
les signes des luttes qui s’affrontent sur les murs de Paris.
Le pionnier de l’art urbain
Évidemment, difficile de ne pas
penser aux générations suivantes qui ont, elles aussi, à travers les graffitis,
les tags, les fresques urbaines, les stickers ou encore les collages, fait parler
les murs. S’il nuance lui-même son statut de pionnier de l’art urbain, son
œuvre n’en a pas moins nourri les échanges avec de nombreux street artistes,
comme la dernière partie de l’expo le rappelle. Sur une captation vidéo prise
lors d’une performance au Palais de Tokyo (16e) en 2013, on le voit notamment apposer la touche
finale à une œuvre collective, réalisée par une vingtaine d’artistes, dont le
duo Lek & Sowa.
En sortant du musée Carnavalet, on se surprend à regarder les murs de la ville autrement : comme des catalyseurs de colères collectives et des témoins bavards d’une histoire parisienne commune.