À l’heure où l’on prétend que tout a été dit sur les féminicides, sur la culture du viol ou sur le patriarcat, le Théâtre de la Concorde croit au contraire qu’il reste encore à écouter ce qui demeure tu, enfoui, nié. Comment affronter ensemble ces violences invisibles qui s’infiltrent dans nos gestes, nos habitudes, nos institutions, et qui laissent tant de femmes et d’hommes en marge du débat démocratique ?
Cette rencontre exceptionnelle réunit l’avocate pénaliste Negar Haeri et l’historien-sociologue Ivan Jablonka pour un dialogue rare autour de ce qu’ils nomment le continuum des violences. Ils montrent comment des gestes, des remarques, des silences en apparence isolés participent d’un même système qui banalise l’emprise, légitime l’inégalité et, dans les cas extrêmes, conduit au meurtre. Ensemble, ils interrogent ces mécanismes intérieurs – ceux que la société entretient, ceux que chacun porte en soi sans toujours en avoir conscience – et analysent la manière dont les femmes elles-mêmes peuvent être prises dans un cadre patriarcal qui les pousse à minimiser ou taire leurs souffrances.
Pour la première fois, leurs travaux croiseront leurs voix dans une forme sensible soutenue par la musique, avec la participation de Paul Serri et du Katok Ensemble, créant un espace d’écoute où l’intellect et l’émotion se rejoignent. Cette rencontre, en ouvrant un espace rare où la parole se mêle à l’analyse et à l’émotion, invite à regarder autrement les mécanismes invisibles qui structurent nos vies démocratiques. Cette rencontre prolonge la réflexion engagée par la thématique « Les grand·es oublié·es de la démocratie ».
Negar Haeri
Negar Haeri est avocate pénaliste. Elle intervient aussi bien dans la défense de victimes que de mis en cause. Elle a notamment assuré la défense de Mohamed Amri, l’un des accusés du procès des attentats du 13 novembre 2015.
À propos de La Jeune Fille et la mort : « Aucune intrigue dans ce récit. Shaïna est morte. Elle a 13 ans quand elle est violée. 14 ans, quand elle est passée à tabac. 15 ans, quand elle est poignardée et brûlée. À deux ans d’intervalle, ses petits copains ont asséné à Shaïna parmi les pires violences morales, sexuelles et physiques qu’une femme peut subir dans une vie.
Détruire Shaïna : à quoi donc tient cette idée qu’ils ont partagée et mise en œuvre ? À la mauvaise réputation que ses premiers agresseurs ont construite de toutes pièces, et que la justice, pourtant saisie à temps par Shaïna, n’a pas su arrêter, en tout cas de son vivant.
Je n’ai pas connu Shaïna. C’est en qualité d’avocate de sa famille que j’ai fait sa rencontre. À travers ses dossiers judiciaires, témoignage des dernières années de sa vie. Mais je peux vous assurer qu’elle n’était pas ce à quoi ses détracteurs ont voulu la réduire. Qu’elle était bien plus belle, plus grande, plus libre que tous ceux qui, confondant les rôles, l’ont jugée elle plutôt que ses agresseurs. Que ce livre réhabilite sa parole. Qu’il adoucisse ses peines, et lui offre un tombeau à l’abri de la violence du monde. »
Ivan JABLONKA
Ivan Jablonka est historien et écrivain. Il a publié aux Éditions du Seuil Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012, prix du Sénat du livre d’histoire et prix Augustin-Thierry des Rendez-vous de Blois), L’histoire est une littérature contemporaine (2014), Laëtitia ou la fin des hommes (2016, Prix Médicis), En camping-car (2018, Prix Essai France Télévisions), Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités (2019), Un garçon comme vous et moi (2021) et Goldman (2023) dans « La Librairie du XXIe siècle ».
À propos de La Culture du féminicide : Les féminicides s’affichent partout. De la Bible aux séries télévisées, tous les arts ont mis en scène le massacre des femmes. L’étalage de leur mise à mort se décline sous une forme réaliste, mais davantage encore sous une forme symbolique : érotisation du viol-meurtre, dissection de la belle défunte, escamotage de dames par un magicien, désintégration du robot femelle.
À travers un prisme esthétisé du démembrement, ces spectacles constituent autant de métaphores de la brutalité du féminicide. S’appuyant sur des sources multidisciplinaires, l’auteur fait un tour d’horizon illustré des ritualisations, des euphémisations et des spectacularisations de crimes bien réels, et met ainsi en évidence la toile de fond d’un imaginaire collectif sur l’assassinat genré.
Tuer des femmes : la représentation de cette réalité a une histoire plurimillénaire. Comment le meurtre sexualisé est-il devenu une pièce centrale de nos mythologies – une évidence visuelle et narrative, un horizon d’attente, la grammaire sempiternelle de nos livres et de nos films ? Peut-on échapper à cette culture du féminicide ? En retraçant l’histoire d’une structure de pensée, on comprend comment toute une société organise l’élimination des femmes et sa banalisation.