Première conférence du cycle consacré aux ouvrières proposé par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Il y sera question des "midinettes" ouvrières de la mode, de genre, de domination et de résistances au tournant du 20e siècle.
Par Anne Monjaret, ethnologue.
Gustave Charpentier et
d’autres hommes artistes (écrivains, peintres, sculpteurs…), bourgeois ou
évoluant dans des cercles bourgeois au tournant du 20e siècle, ont sorti, à
leur manière, de l’anonymat les ouvrières de la mode, « midinettes »,
héritières des « grisettes ». Mais c’est bien à leur manière qu’ils
ont forgé une représentation de ces travailleuses de l’aiguille, ignorant les
conditions de travail dans les ateliers, pour préférer valoriser l’incarnation
de leur féminité, fruit d’un imaginaire masculin.
Ces artistes ont quelque
peu négligé la réalité sociale. Et quand bien même celle-ci a été prise en
compte, comme a pu le faire Gustave Charpentier, en fondant une œuvre sociale
destinée aux jeunes ouvrières, c’est bien à sa manière, qu’il a cherché à éduquer
ces femmes du peuple. Bien que leur ouvrant une fenêtre sur les disciplines
artistiques qui leur étaient peu accessibles, cette éducation populaire
n’a-t-elle pas été un moyen de mieux les (en)cadrer. Autant d’initiatives qui
nourrissent une vision paternaliste, sinon patriarcale, une vision
androcentrique de la société qui n’a eu de cesse d’enfermer symboliquement et
socialement les midinettes, sous prétexte de bonne moralité, et qui in fine les
effacera de la scène sociale. En quoi les midinettes ont-elles été
gênantes ?
Comment, dans un tel
contexte, démêler le paradoxe de ces relations hommes/femmes, appréhender les
expressions des rapports de genre et de classe qui se sont alors joués autant
que les façons dont les midinettes vont tenter de s’affranchir de cette
domination par de petites et grandes résistances ? Comment expliquer les
« silences de l’histoire » (Perrot) comme les « silences du
patrimoine » (Monjaret) à leur propos ? Les midinettes sont les grandes
oubliées de la mode, plus encore « l’avant-garde
oubliée du prolétariat » (Didry).
Anne Monjaret est, ethnologue, directrice de recherche au
Laboratoire d’anthropologie politique (CNRS/EHESS), elle s’implique dans de
nombreuses revues en SHS, co-anime un séminaire de recherche à l’EHESS. Ses travaux s’inscrivent dans une anthropologie du
travail et portent plus particulièrement sur les cultures, mémoires et
patrimoines professionnels et urbains. Elle s’intéresse aux métiers de la mode
(modiste, couturière, plumassière) et à la figure de la midinette, ouvrière de
l’aiguille parisienne.