Ville de Paris

Entretien

Désinformation, propagande, résistance… L'œil d'un chercheur ukrainien

Mise à jour le 04/03/2022
Alors que l'Ukraine continue de résister à l'invasion russe, après 9 jours de conflit, la communauté internationale se mobilise pour lui apporter son soutien. Mykola Riabchuk, chercheur ukrainien invité à l'Institut d'études avancées de Paris, décrypte la propagande russe et détaille les façons de soutenir le peuple ukrainien dans sa lutte pour sa liberté et sa souveraineté.
Mykola Riabchuk (1953) est un analyste politique et écrivain ukrainien, président honoraire du centre PEN ukrainien. Il est chercheur invité à l'Institut d'études avancées de Paris. Ses livres les plus récents, publiés en anglais, sont Eastern Europe since 1989 : Between the Loosened Authoritarianism and Unconsolidated Democracy (Varsovie, 2020), et At the Fence of Metternich's Garden.Essays on Europe, Ukraine, and Europeanization (Stuttgart, 2021).
Mykola Riabchuk, chercheur ukrainien à l’Institut études avancées
Mykola Riabchuk, analyste politique et écrivain ukrainien, chercheur invité à l'Institut d'études avancées de Paris
IEA de Paris

Est-ce que la communauté internationale, l’Europe et la France en font assez pour l’Ukraine ?

En tant que citoyen ukrainien qui observe l'attaque non provoquée contre mon pays, les frappes aériennes et la destruction des villes, les civils tués et blessés (y compris les enfants), je répondrais plutôt par la négative : elles n’en font pas assez.
Pourtant, en tant qu'analyste expérimenté qui comprend la complexité de la politique internationale, et aussi en tant que personne âgée qui a observé pendant des années comment les Occidentaux ont flirté avec Moscou, malgré la tricherie persistante de Moscou, et comment ils ont essayé d'apaiser le régime fascistoïde de plus en plus voyou, je dirais que oui, l'Europe et la France en font assez dans le sens où elles font ce qu'elles peuvent dans ces circonstances.

L'Europe et la France en font assez dans le sens où elles font ce qu'elles peuvent dans ces circonstances.

Mykola Riabchuk
analyste politique et écrivain ukrainien
Par circonstances, j'entends le formidable arsenal nucléaire de la Russie qui place Poutine dans une catégorie un peu différente de celle de Hussein, Milosevic ou Kadhafi [anciens dictateurs d'Irak, d'ex-Yougoslavie et de Libye, ndlr]. J'entends aussi l'interdépendance économique qui rend les sanctions occidentales contre la Russie perceptibles également en Occident.
J'ajouterais certains préjugés qui empêchent de nombreux Occidentaux de comprendre correctement le régime russe, de reconnaître son essence de voyou et d'appeler un chat un chat.

Beaucoup de désinformation, ou « fake news », circule en ligne… À quelles sources se fier et comment faire pour les repérer ?

Street-art en hommage l'Ukraine : oeuvre de Seth, rue Buot, passage Sigaud, 13e
Jean-Baptiste Gurliat / Ville de Paris
Premier commandement : n'accordez aucune confiance à ce qui vient de Moscou et de tous ces tricheurs professionnels comme Poutine et Lavrov [ministre des Affaires étrangères, ndlr]. Vérifiez toutes les informations pro-Moscou qui proviennent de sites « internationaux » et d'« experts » obscurs - beaucoup d'entre eux ne sont que des mandataires du Kremlin.
Allez aux sources ukrainiennes. Beaucoup d'entre elles fournissent des informations en anglais maintenant (comme la grande plateforme indépendante Ukrainska Pravda) ou collaborent avec des médias français réputés. Ils peuvent différer dans l'interprétation de certains événements ou développements, ils peuvent même avoir tort, mais ils ne produisent jamais de fake news et de fausses affirmations - ce que les médias et les officiels russes font en permanence.

La guerre de la Russie contre l'Ukraine, jusqu'à récemment, a été menée principalement par des moyens « hybrides » de subversion et de propagande.

Mykola Riabchuk
ANALYSTE POLITIQUE ET ÉCRIVAIN UKRAINIEN
La guerre de la Russie contre l'Ukraine, jusqu'à récemment, a été menée principalement par des moyens « hybrides » de subversion et de propagande. Les fausses nouvelles sont des éléments importants de cette guerre, mais le faux cadrage des événements et des problèmes est encore plus important, car il est beaucoup plus difficile de reconnaître cette manipulation et de la réfuter.
Un exemple parlant d'une telle manipulation est la fausse représentation de la guerre russe avec l'Ukraine qui a commencé en 2014, qualifié à travers l'euphémisme ambigu de « crise ukrainienne ». La crise politique ukrainienne avait en fait un cadre temporel très clair et limité. Elle a éclaté en novembre 2013, lorsque les manifestations ont commencé, et a pris fin en mai 2014, avec l'élection du président lors d'élections compétitives, libres et équitables.
Tout ce qui s'est passé ensuite n'était pas la « crise ukrainienne », mais la guerre non déclarée de la Russie contre l'Ukraine, présentée de manière ambiguë comme une « crise ». Un tel cadrage a non seulement détourné l'attention du rôle clé de la Russie dans cette « crise », mais a également masqué son essence - une haine profonde et irrationnelle de l'élite du Kremlin envers l'Ukraine indépendante, démocratique et européenne, et son désir obsessionnel de la pacifier ou de l'écraser.
Toutes les discussions éventuelles sur la prétendue insécurité de la Russie, la menace de l'OTAN, la neutralité/finlandisation de l'Ukraine n'étaient qu'un écran de fumée qui cachait le problème central : la volonté de Poutine de résoudre la question ukrainienne de manière radicale et définitive, ce qu'il fait actuellement avec des roquettes et des chars.

Quelle est la meilleure façon de venir en aide à l’Ukraine et à sa population ?

Illumination de l'Hôtel de ville aux couleurs de l'Ukraine
Guillaume Bontemps / Ville de Paris
L'État nucléaire avec un dictateur dérangé à sa tête représente une menace mortelle non seulement pour l'Ukraine, mais pour le monde entier. Dans cette situation, toute aide serait la bienvenue et toute sanction contre l'agresseur est hautement souhaitable. Idéalement, l'État voyou devrait être complètement isolé. Plus le nombre de nations du monde rejoignant le régime de sanctions sera élevé, mieux ce sera. Nous devons travailler sur ce point de manière diplomatique.
Les Ukrainiens ont prouvé qu'ils étaient capables et désireux de se battre, et ils ont désespérément besoin de toutes sortes d'armes défensives, principalement des missiles antiaériens et antichars. Mais ils ont également besoin d'équipements militaires, de médicaments, de nourriture, d'hôpitaux pour les blessés et d'aide aux réfugiés.

Toute aide serait la bienvenue et toute sanction contre l'agresseur est hautement souhaitable.

Mykola Riabchuk
ANALYSTE POLITIQUE ET ÉCRIVAIN UKRAINIEN
Le soutien symbolique est également important. Je pense que l'admission dans l'Union européenne peut atténuer les préoccupations de l'Ukraine en matière de sécurité (qui sont beaucoup plus sérieuses que les soi-disant « préoccupations de sécurité » de la Russie dont se vantent tous les poutinistes). Cela pourrait faciliter l'acceptation du statut de neutralité par Kyiv - ce qui ne satisferait certainement pas le Kremlin, car cela n'a jamais été son véritable objectif, tout en laissant la porte ouverte à un retour en arrière pour Poutine.

À votre avis, combien de temps la résistance ukrainienne pourra-t-elle tenir face à l'invasion russe ?

Meeting de solidarité SOS Ukraine
Meeting de solidarité SOS Ukraine
Henri Garat / Ville de Paris
Je suis plutôt optimiste à cet égard. Les Ukrainiens sont dépassés en nombre et en armement par les Russes, mais ils ont une détermination qui semble faire défaut aux envahisseurs russes, et ils reçoivent, enfin, les armes des partenaires occidentaux qui arrivent tardivement, mais qui arrivent néanmoins.
Les sanctions internationales contre le régime de Poutine font également leur travail. À un moment donné, je crois que les Russes pourraient être épuisés et démoralisés, et que l'élite russe serait complètement frustrée par la folie de Poutine. Les dictateurs finissent souvent assez mal, étranglés par leurs propres eunuques dans leur palais.

80 % des personnes interrogées se disent prêtes à défendre l'intégrité territoriale de l'Ukraine les armes à la main.

Mykola Riabchuk
ANALYSTE POLITIQUE ET ÉCRIVAIN UKRAINIEN
Un récent sondage national réalisé le 1er mars indique que 90 % des Ukrainiens interrogés ressentent de l'espoir lorsqu'ils pensent à la situation en Ukraine, et seulement 5 % du désespoir. 88 % croient que l'Ukraine repoussera l'attaque de la Russie, et seulement 10 % ne sont pas confiants à cet égard. 98 % des personnes interrogées soutiennent les activités des forces armées ukrainiennes, 93 % soutiennent les activités du président et 84 % soutiennent les actions des maires locaux. 80 % des personnes interrogées se disent prêtes à défendre l'intégrité territoriale de l'Ukraine les armes à la main, contre 59 % l'année dernière.
Si ces Ukrainiens sont « mauvais » et « néo-fascistes » comme le prétend le Kremlin, alors qui sont donc les « vrais » et les « bons » Ukrainiens que les Russes sont venus soi-disant « protéger » avec les roquettes et les chars ?

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