La lecture peut-elle nous libérer des normes de genre ?
Mise à jour le 11/08/2026
Nos lectures peuvent-elles transformer notre manière de nous percevoir et de construire notre identité ? Dans sa thèse de sociologie, Viviane Albenga étudie la façon dont les pratiques de lecture participent à la construction du genre au fil des trajectoires de vie. À travers l'étude de plusieurs cercles de lecture, elle montre que les livres peuvent contribuer à déplacer certaines normes de genre, sans pour autant effacer les rapports sociaux et les inégalités qui traversent les pratiques culturelles.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Chercheur-se : Viviane Albanga
Établissement : École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)
Statut : thèse soutenue (2010)
Discipline : sociologie
Quand la lecture participe à la construction du genre
Les femmes et les hommes ne lisent pas exactement de la même manière : les enquêtes statistiques mettent en évidence des différences dans le nombre de livres lus comme dans les genres littéraires privilégiés. Mais plutôt que de considérer ces différences comme allant de soi, Viviane Albenga cherche à comprendre comment elles se construisent au cours des trajectoires sociales.
Sa recherche étudie ainsi un double mouvement : la manière dont les normes de genre influencent les pratiques de lecture, mais aussi, en retour, la façon dont la lecture peut contribuer à recomposer ces normes. Le genre est pour cela analysé conjointement avec la classe sociale, leurs effets variant selon les situations et les moments de la vie.
Observer les lecteurs et les lectrices
Pour mener son enquête, Viviane Albenga s'est intéressée entre 2004 et 2007 aux pratiques de lecture de personnes appartenant principalement aux classes moyennes cultivées.
Dans l'agglomération lyonnaise, elle a observé trois groupes aux pratiques différentes : un cercle organisant des lectures à voix haute, un groupe se réunissant dans une bibliothèque municipale pour échanger autour de ses coups de cœur et un réseau pratiquant le bookcrossing, qui consiste à déposer des livres dans des lieux publics afin qu'ils soient trouvés et lus par d'autres personnes.
Cette enquête ethnographique, fondée sur l'observation participante, a été complétée par une quarantaine d'entretiens. Les femmes représentent environ les deux tiers des personnes rencontrées.
La lecture comme espace de construction de soi
L'un des principaux enjeux de la recherche consiste à déterminer si la lecture peut contribuer à déplacer les normes de genre intériorisées au cours de la vie.
Chez les femmes rencontrées, devenir lectrice peut notamment ouvrir un espace de construction de soi et parfois favoriser une prise de conscience des normes liées au genre. La lecture permet de se confronter à d'autres expériences et à d'autres trajectoires à travers les personnages et les auteurs, mais également d'échanger avec d'autres lecteurs et lectrices.
Les récits littéraires peuvent ainsi devenir des supports pour raconter sa propre expérience et se comprendre autrement. La lecture n'est toutefois pas une pratique strictement individuelle : dans les cercles étudiés, elle s'inscrit aussi dans des relations aux autres et dans des formes de sociabilité.
Des pratiques culturelles toujours traversées par les inégalités
Cette capacité de la lecture à déplacer les normes a toutefois ses limites. Les pratiques culturelles restent traversées par des rapports de genre et de classe et peuvent aussi contribuer à reproduire certaines hiérarchies.
La recherche montre notamment que la légitimité littéraire n'échappe pas aux rapports de genre. Les auteurs masculins continuent de bénéficier d'une position symbolique dominante, tandis que certains registres de lecture peuvent être plus facilement revendiqués par les hommes que par les femmes. Même de nouvelles pratiques comme le bookcrossing peuvent reproduire des formes de distinction liées au genre et à l'appartenance sociale.
Les livres peuvent-ils alors bousculer les stéréotypes ?
La réponse apportée par la recherche est donc nuancée. La lecture ne suffit pas à faire disparaître des normes construites tout au long de la socialisation, mais elle peut ouvrir des espaces dans lesquels celles-ci sont interrogées ou déplacées.
L'identification à certains personnages en constitue un exemple. Les femmes interrogées peuvent trouver dans des héroïnes qui transgressent les rôles féminins traditionnels d'autres manières de penser leur propre trajectoire. Plus largement, la lecture d'autrices contemporaines joue, pour plusieurs femmes et hommes de l'enquête, un rôle dans la déstabilisation des stéréotypes de genre, en suscitant une réflexion sur ces normes et en proposant d'autres figures d'identification.
La lecture conserve ainsi une potentialité de transgression, mais celle-ci reste relative : ses effets dépendent des trajectoires individuelles, de la classe sociale, des pratiques et des contextes dans lesquels les œuvres sont appropriées.
Consulter la thèse
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
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