Comment les associations encouragent-elles les jeunes à lutter contre les inégalités de genre ? | Recherche

Focus

Mise à jour le 21/10/2026

Conseil Parisien de la Jeunesse

Les associations d'éducation populaire jouent un rôle important dans la sensibilisation des jeunes aux inégalités de genre et dans leur engagement citoyen. Mais comment ces dispositifs influencent-ils leur manière de comprendre et de combattre les discriminations ? Lauréate des Bourses de recherche pour les études de genre de la Ville de Paris en 2023, Louise Freulet étudie les pratiques de trois grandes associations et révèle les tensions entre sensibilisation individuelle et mobilisation collective.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2023
Chercheur-se : Louise FREULET
Laboratoire : Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis)
Discipline : études de genre, éducation populaire, jeunesse, engagement citoyen, lutte contre les discriminations

Présentation

L'éducation populaire, un acteur de la lutte contre les inégalités

Depuis les années 2000, les initiatives visant à sensibiliser les jeunes à l'égalité entre les femmes et les hommes se sont multipliées en France.

Prévention des violences sexistes et sexuelles, lutte contre les discriminations, déconstruction des stéréotypes ou promotion de l'engagement citoyen : de nombreuses associations d'éducation populaire proposent aujourd'hui des programmes consacrés à ces enjeux.

Ces structures, qui interviennent en dehors du cadre scolaire ou en complément de celui-ci, cherchent à développer les connaissances, l'esprit critique et la participation des jeunes à la vie démocratique.

Mais derrière des objectifs communs, les manières d'aborder les inégalités peuvent être très différentes.

Certaines actions privilégient la transformation des comportements individuels, par exemple en invitant les participants à identifier leurs préjugés. D'autres encouragent une réflexion sur les mécanismes collectifs, sociaux ou institutionnels qui contribuent à produire et à maintenir les inégalités.

Comment ces différentes approches influencent-elles l'engagement des jeunes ? Et quelle place les associations accordent-elles à leur capacité à questionner les rapports de pouvoir ?

Ce sont les principales interrogations au cœur de la recherche de Louise Freulet, doctorante en sciences de l'éducation à l'Université Paris Cité.

Trois associations pour comprendre différentes formes d'engagement

Pour mener son enquête, la chercheuse s'est intéressée à trois organisations d'éducation populaire :

  • La Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, qui accompagne notamment des jeunes issus de quartiers et de milieux populaires.
  • La Ligue de l'enseignement, mouvement historique de l'éducation populaire intervenant dans les domaines de l'éducation, de la citoyenneté et de la vie associative.
  • Coexister, association engagée dans la promotion du dialogue et de la coexistence entre personnes de convictions différentes.

Ces organisations se distinguent par leur histoire, leurs publics, leurs modes de fonctionnement et leurs sources de financement.

Cette diversité permet à Louise Freulet de comparer les manières dont les jeunes et les professionnels abordent les inégalités de genre, mais aussi leurs liens avec d'autres formes d'inégalités, notamment sociales, raciales ou liées à l'âge.

La recherche s'intéresse également au rôle des institutions et des financeurs dans la définition des objectifs et des pratiques des associations.

Sensibiliser les individus ou transformer la société ?

L'une des principales questions soulevées par cette recherche concerne la manière dont les inégalités sont expliquées.

Lorsqu'elles sont présentées comme la conséquence de comportements individuels, les actions proposées cherchent principalement à faire évoluer les attitudes, les représentations et les pratiques personnelles.

À l'inverse, une approche plus structurelle considère que les inégalités résultent également de rapports de pouvoir, de mécanismes institutionnels ou de l'organisation de la société.

Ces deux perspectives ne conduisent pas nécessairement aux mêmes formes d'engagement.

La première met l'accent sur la responsabilité de chacun et chacune dans ses relations quotidiennes. La seconde peut ouvrir la voie à des revendications collectives et à une réflexion sur la transformation des institutions.

Louise Freulet cherche ainsi à comprendre comment les associations valorisent certaines façons de penser et de combattre les inégalités, tout en en laissant parfois d'autres au second plan.

Méthodologie

Plus de trois années d'enquête auprès des jeunes et des professionnels

La recherche repose sur une méthodologie principalement qualitative, associant sociologie, sciences de l'éducation, science politique et approche ethnographique.

Louise Freulet s'est appuyée sur 85 entretiens semi-directifs et sur plus de trois années d'observations menées au sein des associations étudiées.

L'enquête a porté à la fois sur les jeunes participant aux dispositifs et sur les professionnels chargés de leur conception et de leur animation.

Elle a notamment permis d'observer des formations, des réunions, des débats, des événements associatifs et différentes initiatives d'engagement citoyen.

Ces observations ont été complétées par l'analyse de documents institutionnels et associatifs, ainsi que par l'étude des trajectoires sociales, scolaires, professionnelles et militantes des personnes interrogées.

Une démarche comparative

La chercheuse a comparé les trois associations, mais aussi les différents groupes de jeunes et de professionnels au sein de chacune d'elles.

Cette approche permet d'étudier l'influence des parcours individuels, des appartenances sociales et des pratiques organisationnelles sur les manières de comprendre les inégalités.

Une grande partie des investigations a été conduite à Paris et en Île-de-France, avec des observations complémentaires dans d'autres territoires français.

Cette diversité de terrains permet de replacer les pratiques associatives dans leur contexte social et territorial.

Enfin, la recherche a bénéficié de l'expérience professionnelle de Louise Freulet au sein de l'Agence Phare, où elle a participé à l'évaluation de programmes éducatifs et sociaux, dans le cadre d'un contrat doctoral Cifre.

Principaux enseignements

Un paradoxe : lutter contre les inégalités tout en contribuant parfois à leur reproduction

L'un des principaux résultats de la recherche met en évidence un paradoxe.

Alors que les dispositifs étudiés ont pour objectif d'encourager les jeunes à s'engager contre les inégalités, notamment de genre, certaines de leurs pratiques peuvent contribuer à reproduire les rapports de pouvoir existants.

Louise Freulet observe en particulier une tendance à privilégier les approches centrées sur les comportements et les responsabilités individuelles.

Les jeunes sont ainsi davantage encouragés à modifier leurs attitudes personnelles qu'à questionner les mécanismes structurels et institutionnels à l'origine des inégalités.

Cette orientation peut limiter la place accordée à des formes d'engagement plus collectives ou revendicatives.

Des paroles et des expériences inégalement valorisées

L'enquête montre également que les façons d'aborder les inégalités varient selon les parcours et les positions sociales des participants.

Les jeunes ayant eux-mêmes fait l'expérience de plusieurs formes de domination peuvent être davantage amenés à relier les inégalités de genre à d'autres rapports de pouvoir.

Pourtant, leurs analyses ne sont pas toujours reconnues ou valorisées dans les dispositifs associatifs.

La chercheuse souligne que les discours mettant en cause des responsabilités collectives, institutionnelles ou structurelles peuvent être évités ou relégués au second plan.

À l'inverse, les approches centrées sur les comportements individuels tendent à bénéficier d'une plus grande reconnaissance.

Ces mécanismes peuvent favoriser les modes d'expression et d'engagement de certains groupes de jeunes au détriment d'autres, selon leurs positions sociales.

Une mobilisation collective parfois reléguée au second plan

Au-delà des discours, la recherche examine les actions concrètement proposées aux jeunes.

Elle montre que les dispositifs étudiés tendent à privilégier la transformation individuelle plutôt que la mobilisation politique collective.

L'accent est ainsi mis sur la capacité des jeunes à faire évoluer leurs propres comportements, tandis que les possibilités d'agir sur les structures sociales ou les institutions occupent une place plus limitée.

Cette orientation ne résulte pas uniquement des choix pédagogiques des associations.

Elle s'explique également, selon l'analyse de la chercheuse, par leur environnement institutionnel et financier, ainsi que par les attentes des différents acteurs qui les accompagnent.

Les modalités de financement, les orientations des politiques publiques et les pratiques professionnelles contribuent donc à façonner les formes d'engagement encouragées.

La recherche montre ainsi que la lutte contre les inégalités ne dépend pas seulement des objectifs affichés par les dispositifs, mais aussi de la place réellement accordée aux expériences, aux analyses et aux initiatives des jeunes.

Apports de la recherche

Cette recherche apporte des connaissances utiles à la conception et à l'évaluation des politiques publiques en faveur de la jeunesse, de l'engagement citoyen et de l'égalité de genre.

En s'appuyant largement sur des terrains situés à Paris et en Île-de-France, elle permet de mieux comprendre les pratiques d'acteurs associatifs qui participent à la mise en œuvre de ces politiques.

Ses résultats peuvent notamment nourrir plusieurs axes de réflexion :

  • La reconnaissance de la diversité des expériences des jeunes, en tenant compte de l'articulation entre les inégalités de genre, les inégalités sociales, les discriminations et les rapports d'âge.
  • La participation effective des jeunes, en favorisant leur capacité à définir eux-mêmes les problèmes auxquels ils souhaitent répondre et les formes d'action qu'ils jugent pertinentes.
  • L'accompagnement des associations, afin de mieux comprendre comment leurs pratiques pédagogiques et leurs contraintes organisationnelles influencent les formes d'engagement proposées.
  • L'évaluation des dispositifs de sensibilisation, en dépassant la seule mesure des changements individuels pour interroger également la place accordée à l'action collective.
  • Les relations entre institutions et acteurs associatifs, notamment l'influence des modalités de financement et des objectifs institutionnels sur les actions menées.

Ces enseignements peuvent contribuer à enrichir les réflexions sur les politiques municipales de jeunesse, d'éducation populaire et d'égalité entre les femmes et les hommes.

La recherche invite plus largement à interroger les conditions dans lesquelles les jeunes peuvent devenir des acteurs à part entière de la lutte contre les inégalités.

Partenaires

  • Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis – UMR 8070)
  • Université Paris Cité
  • Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
  • Agence Phare

Pour aller plus loin

Les travaux de Louise Freulet ont donné lieu à plusieurs présentations dans des manifestations scientifiques consacrées à l'éducation populaire, à l'engagement des jeunes et aux études de genre.

La chercheuse a notamment présenté ses résultats en 2024 lors de séminaires du Centre de recherche sur les liens sociaux (Cerlis), de rencontres universitaires consacrées aux pratiques pédagogiques et de manifestations scientifiques portant sur les inégalités et leur politisation.

Elle a également partagé ses analyses avec des professionnels du secteur associatif et de l'action publique, notamment auprès de la Mission métropolitaine de prévention des conduites à risques, associée à la Ville de Paris et au département de la Seine-Saint-Denis, ainsi qu'auprès de professionnels des fédérations de centres sociaux.

Ces échanges participent à la diffusion des résultats scientifiques auprès des acteurs directement concernés par les enjeux de jeunesse et d'égalité.

Les Bourses de recherche en études de genre

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre

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