Violences gynécologiques et obstétricales : comment les femmes parviennent-elles à les identifier ? | Recherche

Focus

Mise à jour le 21/10/2026

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Si les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les écoles d'ingénieurs, elles ne bénéficient pas toutes des mêmes perspectives professionnelles. Accès à l'emploi, rémunération, responsabilités : les inégalités persistent, mais varient aussi selon l'origine migratoire et les parcours de formation. Lauréate du prix Margaret Maruani de la Ville de Paris en 2025, la sociologue Noa Achouche étudie ces différences pour comprendre comment se construisent les carrières des femmes ingénieures et pourquoi les progrès de la féminisation ne suffisent pas toujours à transformer les hiérarchies professionnelles.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2025
Chercheur-se : Lucile FAIVRE-PIERRET
Établissement : Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Laboratoire : Institut national d'études démographiques (Ined)
Discipline : études de genre, sociologie de la santé, violences gynécologiques et obstétricales, droits des patientes, santé sexuelle et reproductive

Présentation

Des expériences médicales devenues un sujet de débat public

Depuis les années 2010, les violences gynécologiques et obstétricales occupent une place croissante dans le débat public français.

À travers des campagnes de témoignages sur les réseaux sociaux, notamment autour du mot-dièse #PayeTonUtérus, des femmes ont commencé à raconter des expériences douloureuses ou humiliantes survenues lors de consultations gynécologiques, de suivis de grossesse, d'interruptions volontaires de grossesse ou d'accouchements.

Ces récits évoquent des gestes réalisés sans explication suffisante, des examens douloureux, des propos culpabilisants ou des situations dans lesquelles les patientes ont eu le sentiment de ne pas pouvoir exprimer leur désaccord.

Le sujet a progressivement été reconnu comme un enjeu de santé publique et d'égalité entre les femmes et les hommes. En 2018, le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes lui a notamment consacré un rapport sur les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical.

Pourtant, la notion de violences gynécologiques et obstétricales reste discutée, notamment au sein d'une partie du monde médical. Elle ne dispose pas, en France, d'une définition juridique spécifique et unifiée.

Cette situation soulève plusieurs questions : comment distinguer une expérience médicale difficile d'une situation vécue comme violente ? Quels comportements ou pratiques les patientes considèrent-elles comme inacceptables ? Et comment expliquer que certaines expériences ne soient identifiées comme des violences que plusieurs années après leur survenue ?

Partir du vécu des femmes pour comprendre ce qui fait violence

C'est à ces interrogations que Lucile Faivre-Pierret consacre sa thèse de sociologie, commencée en octobre 2022.

Son travail se distingue par le choix de placer les expériences des femmes au cœur de l'analyse.

Alors que les débats sur les violences gynécologiques et obstétricales ont longtemps opposé différents discours médicaux, institutionnels et militants, la chercheuse s'intéresse à la manière dont les personnes concernées comprennent elles-mêmes ce qu'elles ont vécu.

Son objectif n'est pas uniquement de recenser des actes ou des pratiques. Il consiste également à étudier les circonstances dans lesquelles une expérience de soin est perçue comme problématique, puis éventuellement qualifiée de violence.

Cette démarche permet d'interroger les rapports de pouvoir entre patientes et professionnels de santé, mais aussi les normes sociales qui entourent le corps féminin, la sexualité, la douleur et la maternité.

Une notion issue des mobilisations latino-américaines

La recherche replace également les violences gynécologiques et obstétricales dans leur histoire.

La notion de violencia obstétrica s'est notamment développée en Amérique latine, sous l'impulsion de mouvements féministes mobilisés pour un accouchement plus respectueux des femmes et de leurs droits.

Certains pays ont progressivement inscrit ces violences dans leur législation, à l'image du Venezuela dès 2007.

La diffusion de cette notion en Europe, puis en France, s'est accompagnée de nouvelles mobilisations et de débats sur la place du consentement, l'autonomie des patientes et les pratiques médicales.

Lucile Faivre-Pierret cherche à comprendre comment cette notion, initialement portée par des mouvements militants, est aujourd'hui utilisée, discutée ou réappropriée par les femmes qui racontent leurs propres expériences de soin.

Méthodologie

Une enquête fondée sur les témoignages de femmes

La recherche repose principalement sur une enquête qualitative menée auprès de femmes déclarant avoir vécu des violences gynécologiques ou obstétricales.

La chercheuse a constitué un corpus de 42 entretiens individuels, dont 41 réalisés avec des femmes recrutées grâce à un appel à témoignages diffusé sur les réseaux sociaux de l'association StopVOG, et un entretien avec la fondatrice de cette association.

Les entretiens, conduits principalement entre février et mai 2023, ont duré de 40 minutes à près de trois heures.

Ils ont permis de retracer les parcours gynécologiques des participantes, depuis leurs premières consultations jusqu'aux expériences plus récentes, en passant notamment par les suivis contraceptifs, les grossesses et les accouchements.

Les échanges portaient sur les pratiques médicales rencontrées, les ressentis des patientes, les conséquences de certaines expériences et la manière dont elles les avaient progressivement interprétées.

La chercheuse a ensuite réalisé une analyse thématique et une analyse des discours recueillis.

Cette méthode permet d'étudier en profondeur les expériences individuelles et les significations qui leur sont attribuées. Elle ne vise toutefois pas à mesurer la fréquence des violences gynécologiques et obstétricales dans l'ensemble de la population française.

Une attention particulière aux conditions de recueil de la parole

Les témoignages recueillis concernent des expériences intimes, parfois particulièrement douloureuses.

La conduite de l'enquête a donc nécessité des précautions méthodologiques et éthiques spécifiques, notamment pour garantir la confidentialité des données et permettre aux participantes de s'exprimer dans des conditions adaptées.

La majorité des entretiens ont été réalisés à distance, par visioconférence ou par téléphone, selon les préférences des participantes.

Ce dispositif a notamment permis de recueillir des témoignages provenant de différentes régions et de laisser aux femmes interrogées le choix du cadre dans lequel elles souhaitaient raconter leur expérience.

La chercheuse souligne également les limites de son corpus : les participantes présentent des caractéristiques sociales relativement proches, avec notamment une surreprésentation de femmes diplômées et de personnes travaillant dans les secteurs sanitaire, social ou éducatif.

Les résultats permettent ainsi de comprendre finement les expériences des femmes rencontrées, sans prétendre représenter l'ensemble des patientes.

Un éclairage international grâce à des terrains en Amérique latine

En complément de son enquête française, Lucile Faivre-Pierret a réalisé deux séjours de recherche en Argentine et en Uruguay, en octobre et novembre 2024.

Ces mobilités se sont inscrites dans le cadre du projet international IPOV Respectful-care, consacré à la prévention des violences obstétricales et à la promotion de soins respectueux.

La chercheuse y a rencontré des professionnels de santé, des militantes féministes et d'autres acteurs engagés dans la reconnaissance et la prévention de ces violences.

Ces observations permettent de mettre en perspective la situation française avec des pays où les mobilisations autour des violences obstétricales sont plus anciennes et où des dispositifs juridiques spécifiques ont été développés.

Principaux enseignements

Des expériences douloureuses longtemps considérées comme normales

L'un des premiers résultats de l'enquête concerne les difficultés rencontrées par les femmes pour identifier certaines expériences médicales comme des violences.

Les entretiens montrent que cette reconnaissance est rarement immédiate.

De nombreuses participantes ont longtemps considéré leurs expériences douloureuses comme des moments désagréables, mais habituels, du suivi gynécologique.

Cette banalisation s'explique notamment par les représentations sociales entourant la santé des femmes.

Les consultations gynécologiques sont souvent perçues comme des rendez-vous nécessaires, auxquels il faut se soumettre même lorsqu'ils suscitent de l'appréhension ou de l'inconfort.

De même, la douleur peut être présentée comme une composante ordinaire de l'expérience féminine, qu'il s'agisse des règles, de la sexualité ou de certains examens médicaux.

Ces représentations peuvent conduire les patientes à minimiser leurs ressentis, à ne pas remettre en question certaines pratiques ou à différer la recherche d'une prise en charge adaptée.

La chercheuse observe également que l'accouchement occupe une place particulière dans les récits. Parce qu'il est associé à un événement heureux et socialement valorisé, certaines femmes peuvent éprouver des difficultés à reconnaître ou à exprimer les violences qu'elles estiment avoir vécues à cette occasion.

Identifier une violence suppose ainsi, pour certaines participantes, de remettre en question des normes profondément ancrées concernant le corps, la douleur et la maternité.

La reconnaissance des violences, un processus qui se construit dans le temps

L'enquête montre que les femmes peuvent reconsidérer des expériences anciennes plusieurs années après leur survenue.

Ce changement de regard intervient parfois à la suite d'un nouvel événement médical particulièrement marquant.

Pour certaines participantes, une expérience difficile lors d'un accouchement conduit ainsi à réexaminer des consultations gynécologiques antérieures, jusque-là considérées comme normales.

Pour d'autres, ce sont les témoignages publiés sur les réseaux sociaux qui jouent un rôle déterminant.

En découvrant que d'autres femmes décrivent des situations comparables, les participantes peuvent progressivement prendre conscience que leur expérience n'est pas isolée.

La confrontation de leurs récits à ceux d'autres personnes leur permet alors de mettre des mots sur ce qu'elles ont vécu et d'en proposer une nouvelle interprétation.

La chercheuse met ainsi en évidence un passage progressif d'une expérience individuelle à une compréhension plus collective des violences.

Cette évolution peut conduire les femmes à percevoir certaines pratiques non plus comme des incidents isolés, mais comme l'expression de rapports de pouvoir plus larges au sein du système de soins.

Le manque d'information et le consentement au cœur des récits

Un autre résultat important concerne l'information délivrée aux patientes.

Dans les entretiens, le manque d'explications sur les gestes médicaux, les examens ou les différentes possibilités de prise en charge apparaît fréquemment comme une dimension des expériences vécues comme violentes.

Pour les participantes, cette absence d'information peut compromettre leur capacité à comprendre les soins proposés et à exprimer un consentement libre et éclairé.

Certaines femmes cherchent alors à développer leurs propres connaissances médicales.

Elles consultent des ouvrages spécialisés, des ressources numériques ou des témoignages d'autres patientes afin de mieux comprendre leur corps, leurs symptômes et leurs droits.

Cette démarche peut leur permettre de poser davantage de questions, de discuter les propositions médicales et de retrouver une certaine autonomie dans leur parcours de soins.

Mais la recherche souligne également les limites de cette stratégie.

S'informer exige du temps, des compétences et un accès aux ressources qui ne sont pas également répartis dans la population.

Par ailleurs, certaines participantes rapportent que leur volonté de discuter ou de questionner les pratiques médicales a suscité des réactions négatives de la part de professionnels de santé.

L'accès à l'information peut donc renforcer la capacité d'action des patientes, sans suffire à lui seul à rééquilibrer la relation médicale.

La chercheuse souligne surtout que la responsabilité d'informer et de recueillir le consentement ne doit pas être reportée sur les patientes elles-mêmes.

Des femmes qui développent leurs propres stratégies de protection et de résistance

L'enquête montre enfin que les participantes ne restent pas nécessairement passives face aux situations qu'elles considèrent comme violentes.

Elles mettent en œuvre différentes stratégies pour éviter de nouvelles expériences difficiles, limiter leurs conséquences ou contester les pratiques rencontrées.

Certaines choisissent de composer avec la situation : elles anticipent leurs rendez-vous, se préparent mentalement aux consultations ou évitent certains examens et certains professionnels.

D'autres adoptent des attitudes de contestation plus directes, en exprimant leur désaccord, en refusant un geste médical ou en interrompant une consultation.

Ces réactions peuvent évoluer au cours du temps et varier selon les expériences antérieures, les ressources disponibles et les possibilités concrètes de changer de professionnel ou de structure de soins.

Lucile Faivre-Pierret distingue ainsi deux grands ensembles de stratégies : « faire avec » les violences, en cherchant à s'en protéger ou à les contourner, et « faire face », en les refusant ou en les contestant.

Cette distinction met en évidence la diversité des réactions possibles, sans établir de hiérarchie entre elles.

Elle rappelle également que les possibilités d'agir ne sont pas identiques pour toutes les patientes et dépendent notamment de leur situation sociale et de leur parcours médical.

Apports de la recherche

En donnant une place centrale aux expériences des femmes, la recherche de Lucile Faivre-Pierret contribue à une meilleure compréhension des violences gynécologiques et obstétricales et des conditions dans lesquelles elles peuvent être reconnues.
Ses travaux peuvent alimenter les réflexions de la Ville de Paris autour de plusieurs enjeux :

  • La prévention des violences sexistes et de genre, en éclairant des situations qui peuvent être banalisées ou difficilement identifiées par les personnes concernées.
  • Le respect des droits des patientes, notamment en matière d'information, de consentement et de participation aux décisions médicales.
  • L'amélioration de la qualité des parcours de soins, en soulignant l'importance de l'écoute, du dialogue et de la prise en compte des expériences vécues.
  • La réduction des inégalités de santé, en montrant que l'accès à l'information et les possibilités de faire valoir ses droits dépendent aussi des ressources sociales et culturelles.
  • La sensibilisation des professionnels et des institutions, en apportant des connaissances sociologiques sur les rapports de pouvoir et les attentes des patientes.
  • La production de connaissances sur les violences de genre, en contribuant à préciser un phénomène encore difficile à définir et à mesurer statistiquement.

La recherche souligne également l'intérêt de développer des enquêtes prenant en compte les expériences des patientes elles-mêmes.

Une meilleure connaissance de ce qui est vécu comme violent pourrait, à terme, contribuer à élaborer des outils d'observation et de mesure plus adaptés, ainsi qu'à éclairer les politiques de prévention.

Partenaires

  • Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
  • Institut national d'études démographiques (Ined)
  • StopVOG
  • IPOV Respectful-care

Pour aller plus loin

Une recherche sur la manière dont les femmes reconnaissent et définissent les violences gynécologiques et obstétricales. Le rapport remis à la Ville de Paris présente la méthodologie de l'enquête, ses principaux résultats et les avancées de la rédaction de la thèse, notamment sur la banalisation des violences, le consentement et les stratégies de résistance des patientes.

Faivre-Pierret, Lucile (2026). Derrière la notion contestée de « violences gynéco-obstétricales », objectiver les mauvaises expériences de soin en gynéco-obstétrique. Pour une définition sociologique issue des expériences profanes. Rapport d'avancement de recherche, Bourses de recherche pour les études de genre – Prix Margaret Maruani 2025, Ville de Paris.

Pourquoi est-il nécessaire d'étudier les violences gynécologiques et obstétricales ? Ce chapitre d'ouvrage collectif revient sur les enjeux scientifiques et sociaux de ces violences, ainsi que sur l'importance de mieux documenter les expériences des patientes.

Rozée, Virginie et Faivre-Pierret, Lucile (2023). « Étudier les violences gynécologiques et obstétricales : un défi urgent et nécessaire ». Dans Violences obstétricales et gynécologiques : que fait-on de la parole des femmes ?, sous la direction de Claudine Schalck, Raymonde Gagnon et Sonia Bisch, L'Harmattan, collection « Sciences et société ».

Les Bourses de recherche en études de genre

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre

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