Comment les médias français parlent-ils des questions LGBT+ ? | Recherche
Mise à jour le 21/10/2026
Du Pacs au mariage pour tous, jusqu'aux débats contemporains sur la transidentité, les questions LGBT+ occupent régulièrement une place importante dans l'actualité. Mais comment les journalistes choisissent-ils de les présenter ? Et pourquoi ces sujets sont-ils si souvent abordés sous l'angle de la polémique ? Lauréate des Bourses de recherche pour les études de genre de la Ville de Paris en 2024, Hélène Paquet analyse près de trente ans de couverture médiatique pour comprendre le rôle des pratiques professionnelles et des choix éditoriaux dans la représentation des minorités sexuelles et de genre.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2024
Chercheur-se : Hélène PAQUET
Laboratoire : Centre Maurice Halbwachs (CMH)
Discipline : études de genre, journalisme, médias, questions LGBT+, sociologie du travail
Présentation
Du Pacs à la transidentité : près de trente ans de débats médiatiques
Depuis la fin des années 1990, plusieurs évolutions majeures des droits des personnes LGBT+ ont suscité d'importants débats dans les médias français.
L'adoption du pacte civil de solidarité (Pacs) en 1999, l'ouverture du mariage aux couples de même sexe en 2013 ou encore les discussions contemporaines autour des transitions de genre ont fait l'objet d'une couverture médiatique particulièrement importante.
Ces événements ont contribué à rendre plus visibles les questions relatives à l'orientation sexuelle et à l'identité de genre. Mais cette visibilité s'est souvent accompagnée d'une présentation sous la forme de controverses opposant différents points de vue.
Pourquoi les journalistes ont-ils tendance à aborder ces questions comme des sujets de débat ? Comment les rédactions décident-elles des personnes à interroger et des opinions à présenter ? Et quelle place accordent-elles aux personnes directement concernées ?
Ce sont les interrogations au cœur de la thèse d'Hélène Paquet, doctorante en sociologie à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Sa recherche propose de retracer l'évolution du traitement médiatique des questions LGBT+ depuis les débats sur le Pacs, tout en étudiant les conditions concrètes de production de l'information.
Derrière les articles, comprendre le fonctionnement des rédactions
L'originalité de cette recherche réside dans son attention portée au travail des journalistes.
Plutôt que de s'intéresser uniquement au contenu des articles publiés, Hélène Paquet cherche à comprendre les décisions qui conduisent à leur rédaction.
Quels journalistes sont chargés de couvrir ces sujets ? Comment choisissent-ils leurs sources ? Quelle influence exercent les responsables éditoriaux ? Et comment les normes professionnelles, notamment celles d'objectivité et de neutralité, orientent-elles le traitement de l'information ?
La chercheuse étudie ainsi les pratiques quotidiennes des rédactions, les relations entre journalistes et les éventuels désaccords autour de la manière de traiter certaines questions.
Elle s'intéresse également aux parcours professionnels des journalistes qui couvrent régulièrement les questions LGBT+, afin de comprendre comment cette spécialisation peut influencer leur carrière.
L'objectivité journalistique au cœur de la recherche
L'une des principales questions soulevées par la thèse concerne la définition de l'objectivité journalistique.
Dans les rédactions, cette notion est souvent associée à la nécessité de présenter plusieurs points de vue sur un même sujet.
Mais cette pratique peut soulever des difficultés lorsque les opinions exprimées ne bénéficient pas du même niveau de reconnaissance scientifique ou de représentativité dans la société.
Présenter systématiquement deux positions opposées permet-il de rendre compte fidèlement d'une question ? Ou cette manière de construire l'information peut-elle contribuer à donner une visibilité disproportionnée à certains discours ?
À travers l'étude des questions LGBT+, Hélène Paquet interroge ainsi les effets concrets des normes journalistiques sur la représentation des débats publics.
Sa recherche s'intéresse également à l'émergence d'autres conceptions de l'objectivité, davantage attentives à la position sociale des journalistes et aux conditions de production des connaissances.
Méthodologie
Plus de 6 000 articles de presse analysés
Pour retracer l'évolution du traitement médiatique des questions LGBT+, Hélène Paquet a constitué un corpus de plus de 6 000 articles issus de trois quotidiens nationaux : Le Monde, Libération et Le Figaro.
Ces journaux ont été sélectionnés en raison de leur place dans le paysage médiatique français et de la diversité de leurs orientations éditoriales.
La chercheuse s'est concentrée sur trois périodes :
- 1998-1999, lors des débats sur l'adoption du Pacs.
- 2012-2013, à l'occasion de l'ouverture du mariage aux couples de même sexe.
- 2022, marquée notamment par des controverses médiatiques autour de la transidentité.
Ce choix permet de comparer la manière dont les médias abordent différentes questions relatives aux droits des personnes LGBT+ à plus de vingt ans d'intervalle.
La recherche mobilise également des archives de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), permettant d'élargir la réflexion au traitement télévisuel de ces sujets.
Des entretiens avec 24 journalistes
L'analyse des archives est complétée par 24 entretiens semi-directifs avec des journalistes ayant couvert les questions LGBT+ au cours de leur carrière.
Les profils interrogés sont variés : journalistes politiques, spécialistes des questions de société, professionnels de la presse LGBT+ ou journalistes travaillant régulièrement sur les questions de genre et de sexualité.
Certains ont abordé ces sujets ponctuellement, à l'occasion d'un débat législatif. D'autres en ont fait une spécialité professionnelle.
La chercheuse s'intéresse notamment à leurs trajectoires, à leurs relations avec les responsables de rédaction et à leurs choix de sources.
Les entretiens permettent aussi de revenir sur des articles précis afin de comprendre les circonstances de leur publication et les éventuels arbitrages éditoriaux.
Cette démarche permet de confronter les contenus publiés aux conditions réelles de leur production.
Des outils d'analyse pour étudier l'évolution du vocabulaire
Face à l'ampleur du corpus, Hélène Paquet mobilise également des méthodes d'analyse statistique des textes.
Elle utilise notamment le logiciel Iramuteq, qui permet d'identifier les mots fréquemment associés dans un ensemble d'articles et de faire apparaître différents registres de discours.
Cette méthode permet d'étudier les thèmes dominants, les évolutions du vocabulaire et les manières de présenter les questions LGBT+ selon les périodes et les journaux.
Elle complète l'analyse qualitative des articles et les entretiens avec les journalistes.
Principaux enseignements
Les résultats présentés ci-dessous sont issus du rapport d'activité transmis par Hélène Paquet à la Ville de Paris. Ils constituent de premières analyses, la rédaction de la thèse étant encore en préparation au moment de ce bilan.
Des questions régulièrement présentées sous l'angle de la polémique
L'un des premiers constats de la chercheuse concerne la permanence d'un traitement médiatique fondé sur la controverse.
Si le vocabulaire employé par les journalistes a évolué depuis la fin des années 1990 et si certains sujets sont aujourd'hui abordés plus favorablement, les questions LGBT+ continuent fréquemment d'être présentées comme des débats opposant des positions antagonistes.
Cette logique apparaît successivement dans la couverture du Pacs, du mariage pour tous et des questions relatives aux transitions de genre.
Selon les premières analyses d'Hélène Paquet, cette continuité peut s'expliquer par les habitudes professionnelles des rédactions, qui tendent à traiter chaque nouvelle évolution des droits comme un sujet controversé.
La recherche souligne ainsi que l'évolution des représentations médiatiques ne s'accompagne pas nécessairement d'une transformation des méthodes journalistiques.
Quand la recherche d'équilibre influence la représentation des opinions
Les premiers résultats interrogent également les effets de la norme d'objectivité.
Dans certaines situations, la volonté de présenter des opinions opposées peut conduire à accorder une place importante à des positions pourtant minoritaires dans l'espace public ou au sein des mouvements concernés.
La chercheuse observe notamment ce mécanisme dans la couverture des débats sur les transitions de genre.
La recherche invite ainsi à distinguer la diversité des opinions de leur représentativité, et à réfléchir aux conséquences des choix éditoriaux sur la perception des questions LGBT+.
Elle ne remet pas en cause le principe du pluralisme journalistique, mais cherche à comprendre comment son application concrète peut influencer la construction des débats médiatiques.
Les questions LGBT+ ne relèvent pas uniquement des rubriques « Société »
Un autre résultat exploratoire concerne la diversité des rubriques dans lesquelles apparaissent les questions LGBT+.
Les journalistes interrogés ont tendance à les associer principalement aux services chargés des questions de société.
Pourtant, une première analyse du corpus de Libération pour les années 1998-1999 fait apparaître plusieurs ensembles distincts.
Le premier concerne les débats politiques et parlementaires autour du Pacs.
Le deuxième rassemble notamment des articles liés au cinéma, aux œuvres culturelles et aux récits personnels.
Un troisième ensemble semble davantage orienté vers la culture internationale, la musique et les représentations de la culture gay.
Ces premières observations suggèrent que les questions LGBT+ sont présentes dans des espaces médiatiques plus variés que ne le laissent penser les catégories professionnelles habituelles.
La chercheuse souligne toutefois que cette analyse statistique demeure exploratoire et nécessite des ajustements avant de pouvoir tirer des conclusions définitives.
Des normes professionnelles qui peuvent peser sur les carrières
Enfin, l'enquête ouvre une réflexion sur les parcours des journalistes qui travaillent régulièrement sur les questions LGBT+.
La chercheuse s'intéresse notamment au soupçon de militantisme auquel peuvent être confrontés des professionnels directement concernés par les sujets qu'ils couvrent.
Cette situation soulève des questions sur les critères utilisés pour définir la neutralité et la légitimité journalistiques.
Les premiers éléments recueillis suggèrent l'existence de tensions entre une conception traditionnelle de l'objectivité, fondée sur la distance à l'égard du sujet, et des approches qui reconnaissent davantage l'influence des expériences et des positions sociales des journalistes.
Hélène Paquet cherche ainsi à comprendre comment ces différentes conceptions influencent les pratiques professionnelles, les possibilités de spécialisation et les trajectoires de carrière.
Apports de la recherche
Cette recherche contribue à mieux comprendre la manière dont les questions LGBT+ sont présentées dans l'espace public et les mécanismes qui influencent leur médiatisation.
En étudiant les pratiques des journalistes et les transformations du débat médiatique, elle apporte des connaissances utiles aux réflexions sur l'égalité, la lutte contre les discriminations et l'information du public.
Ses résultats peuvent notamment nourrir plusieurs axes de réflexion :
- La représentation des personnes LGBT+ dans les médias, en analysant la place accordée à leurs expériences, à leurs revendications et aux différents discours qui les concernent.
- La lutte contre les discriminations, en éclairant la manière dont certaines représentations médiatiques peuvent contribuer à façonner les perceptions sociales.
- La sensibilisation aux mécanismes de production de l'information, en donnant des clés pour comprendre les choix éditoriaux, les pratiques professionnelles et la construction des controverses.
- L'éducation aux médias et à l'information, en invitant à développer un regard critique sur la présentation des débats de société et la sélection des sources.
- La valorisation des connaissances scientifiques, en favorisant une meilleure compréhension des enjeux de genre et de sexualité dans l'espace médiatique.
L'enquête, principalement menée auprès de journalistes travaillant dans des rédactions nationales situées à Paris, contribue également à documenter les pratiques d'un secteur professionnel fortement implanté dans la capitale.
Elle permet plus largement d'interroger la manière dont les médias participent à la construction et à l'évolution des représentations collectives.
Partenaires
- École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
- École normale supérieure (ENS)
- Centre Maurice Halbwachs (CMH – UMR 8097)
- Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE)
- Centre national de la recherche scientifique (CNRS-
Pour aller plus loin
Les travaux d'Hélène Paquet ont fait l'objet de plusieurs communications scientifiques consacrées au traitement médiatique des questions LGBT+ et aux normes professionnelles du journalisme.
Comment les pratiques journalistiques ont-elles évolué face aux questions LGBT+ ? Cette communication examine les transformations du traitement médiatique des questions LGBT+, depuis le Pacs jusqu'aux débats sur la transidentité, et interroge l'évolution des pratiques professionnelles.
Paquet, Hélène (2024). « Le traitement journalistique des questions LGBT+, du pacs aux polémiques sur la transidentité : changement de mentalités, changement de pratiques ? » Communication présentée à la journée d'études « Journalisme et crises », Université Sorbonne Nouvelle, 26 janvier 2024.
L'objectivité journalistique et ses effets sur le traitement de l'information. Cette présentation explore la manière dont les conceptions de la neutralité et de l'objectivité peuvent influencer la couverture médiatique des questions LGBT+.
Paquet, Hélène (2023). « L'objectivité des journalistes : le poids d'une norme professionnelle sur le traitement médiatique des questions LGBT. » Communication au séminaire de l'axe « Genre, Classe, Race » du Centre Maurice Halbwachs, 16 mai 2023.
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre
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