Femmes ingénieures : pourquoi leurs carrières restent-elles inégales ? | Recherche

Focus

Mise à jour le 21/10/2026

Façade de l'Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris

Si les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les écoles d'ingénieurs, elles ne bénéficient pas toutes des mêmes perspectives professionnelles. Accès à l'emploi, rémunération, responsabilités : les inégalités persistent, mais varient aussi selon l'origine migratoire et les parcours de formation. Lauréate du prix Margaret Maruani de la Ville de Paris en 2025, la sociologue Noa Achouche étudie ces différences pour comprendre comment se construisent les carrières des femmes ingénieures et pourquoi les progrès de la féminisation ne suffisent pas toujours à transformer les hiérarchies professionnelles.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2025
Chercheur-se : Noa ACHOUCHE
Laboratoire : Institutions et dynamiques historiques de l'économie et de la société (IDHE.S)
Discipline : études de genre, sociologie du travail, ingénierie, égalité professionnelle, origine migratoire, discriminations

Présentation

Plus de femmes ingénieures, mais des inégalités persistantes

Longtemps considérées comme des professions essentiellement masculines, les carrières d'ingénieur se sont progressivement ouvertes aux femmes.

Au cours de l'année universitaire 2022-2023, celles-ci représentaient environ 30 % des élèves des écoles d'ingénieurs françaises. Cette progression reste cependant très variable selon les spécialités : les femmes sont davantage présentes dans des domaines comme la chimie ou les biotechnologies que dans l'informatique et certaines branches de l'ingénierie industrielle.

Surtout, l'obtention d'un diplôme ne garantit pas une égalité de parcours.

À qualification comparable, les femmes peuvent rencontrer davantage de difficultés pour accéder à certaines fonctions, obtenir une rémunération équivalente à celle des hommes ou atteindre les postes de direction.

Ces écarts interrogent les normes professionnelles qui structurent les métiers techniques, notamment les représentations de la compétence, de l'autorité et de la disponibilité attendue des salariés.

Au-delà des inégalités entre les femmes et les hommes, comment les expériences professionnelles des femmes ingénieures se différencient-elles ?

Toutes les femmes ingénieures ne connaissent pas les mêmes trajectoires

Les études consacrées aux métiers de l'ingénierie comparent généralement la situation des femmes à celle des hommes.

Cette approche permet de mettre en évidence les inégalités de genre, mais elle peut masquer des différences importantes entre les femmes elles-mêmes.

Or les diplômées ne disposent pas toutes des mêmes ressources. Leur origine sociale, leur parcours migratoire, leur formation ou encore leur situation familiale peuvent influencer leurs possibilités d'insertion et d'évolution professionnelle.

Certaines accèdent rapidement à des postes qualifiés, tandis que d'autres rencontrent des difficultés à faire reconnaître leur diplôme, à trouver un emploi correspondant à leurs compétences ou à progresser dans la hiérarchie.

La recherche de Noa Achouche propose ainsi d'étudier les inégalités entre femmes, en accordant une attention particulière à l'origine migratoire.

Elle distingue notamment trois groupes : les femmes sans ascendance migratoire, les femmes immigrées et les descendantes d'immigrés.

Cette distinction permet de comprendre comment les inégalités liées au genre et à l'origine peuvent se combiner, sans supposer qu'elles produisent nécessairement les mêmes effets dans toutes les situations.

Une recherche sur les différentes étapes de la carrière

L'objectif est de suivre les inégalités à plusieurs moments du parcours professionnel.

La chercheuse s'intéresse d'abord à l'accès aux formations d'ingénieurs, puis à l'insertion sur le marché du travail après l'obtention du diplôme.

Elle examine ensuite les emplois occupés, l'accès au statut de cadre, les rémunérations et les possibilités d'atteindre les fonctions les plus élevées.

Cette démarche permet de déterminer si les obstacles apparaissent principalement pendant la formation, au moment du recrutement ou au cours de la carrière.

Elle interroge également l'efficacité des politiques d'égalité et de diversité mises en œuvre dans les entreprises et les établissements de formation.

En effet, si ces dispositifs visent souvent à augmenter la proportion de femmes, ils ne prennent pas nécessairement en compte la diversité des situations et des difficultés rencontrées par les diplômées.

Méthodologie

Une analyse statistique des parcours professionnels

Le premier volet de la recherche repose sur l'exploitation des enquêtes Emploi de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), notamment celles réalisées entre 2021 et 2024.

Ces données permettent d'étudier la situation professionnelle des diplômées et diplômés d'écoles d'ingénieurs, en distinguant leur sexe et leur origine migratoire.

La chercheuse examine plusieurs indicateurs : la présence dans les formations, l'accès à l'emploi, les professions exercées, le niveau de responsabilité, les rémunérations et les situations de déclassement professionnel.

Ce dernier terme désigne les situations dans lesquelles une personne occupe un emploi d'un niveau inférieur à celui auquel son diplôme pourrait normalement lui permettre d'accéder.

Les analyses statistiques permettent également de comparer des personnes présentant des caractéristiques proches, notamment en matière d'âge, de formation ou d'origine sociale.

Cette méthode aide à distinguer les écarts qui tiennent à la composition des groupes de ceux qui persistent lorsque certaines différences individuelles sont prises en compte.

Une attention particulière aux métiers du numérique

Le secteur du numérique occupe une place importante dans l'enquête.

Les femmes y sont particulièrement minoritaires, alors même que ces professions représentent un débouché important pour les diplômés des formations scientifiques et techniques.

Noa Achouche cherche à comprendre si cette faible présence constitue systématiquement un désavantage ou si, dans certaines situations, les profils minoritaires peuvent bénéficier de possibilités professionnelles particulières.

Elle mobilise pour cela des analyses complémentaires consacrées aux professions du numérique, en collaboration avec d'autres chercheuses.

Ce travail permet d'affiner les comparaisons selon l'origine migratoire, le niveau de diplôme et les segments professionnels.

Des entretiens pour comprendre les mécanismes derrière les chiffres

Le projet prévoit également un volet qualitatif fondé sur des entretiens biographiques.v

Il doit permettre de reconstituer plus précisément les trajectoires des femmes ingénieures : leurs choix de formation, leurs expériences de recrutement, leurs mobilités professionnelles, les obstacles rencontrés et les ressources mobilisées au cours de leur carrière.

Ces entretiens sont particulièrement importants pour comprendre les mécanismes que les données statistiques ne permettent pas d'observer directement.

Ils pourront notamment éclairer les conditions de reconnaissance des diplômes obtenus à l'étranger, les expériences de discrimination, les stratégies de progression professionnelle ou encore les effets des politiques de diversité.

Au moment du rapport d'avancement d'octobre 2026, le volet quantitatif est achevé, tandis que le volet qualitatif reste à approfondir.

Principaux enseignements

Le diplôme d'ingénieur ne garantit pas les mêmes perspectives aux femmes et aux hommes

L'analyse confirme la persistance d'inégalités professionnelles après l'obtention d'un diplôme d'ingénieur.

Parmi les diplômés en emploi sans ascendance migratoire, 83,4 % des femmes occupent un poste de cadre, contre 90,7 % des hommes.

Les femmes sont également davantage concernées par le déclassement professionnel : 13,3 % d'entre elles occupent un emploi inférieur au niveau habituellement associé à leur diplôme, contre 5 % des hommes.

Les écarts sont particulièrement visibles dans l'accès aux fonctions les plus élevées.

Seules 7 % des femmes diplômées sans ascendance migratoire en emploi occupent une position de dirigeante ou de professionnelle de haut niveau, contre 12,4 % des hommes.

Les rémunérations reflètent également ces différences. Parmi les diplômés salariés sans ascendance migratoire, le salaire mensuel net médian atteint 2 927 euros pour les femmes, contre 3 500 euros pour les hommes, soit un écart d'environ 16 %.

Ces résultats montrent que les inégalités ne disparaissent pas avec l'accès à une formation supérieure prestigieuse.

Les femmes immigrées : des difficultés particulièrement fortes pour accéder à l'emploi

L'un des résultats importants de l'enquête concerne la situation des femmes immigrées diplômées d'écoles d'ingénieurs.

La recherche révèle un contraste entre leur orientation vers les formations scientifiques et techniques et leurs perspectives professionnelles.

Certaines femmes immigrées, notamment d'origine non occidentale, sont relativement plus présentes dans les filières scientifiques que ne le laisseraient attendre les écarts de genre observés dans l'ensemble de la population.

Pourtant, cette orientation ne se traduit pas nécessairement par une insertion professionnelle favorable.

Parmi les femmes immigrées diplômées d'écoles d'ingénieurs étudiées, 28,1 % sont hors emploi, contre 11,2 % des femmes sans ascendance migratoire et 13,5 % des hommes immigrés.

Les immigrées qui travaillent rencontrent également certaines difficultés : elles sont moins souvent cadres que les femmes sans ascendance migratoire et davantage exposées au déclassement.

Plusieurs mécanismes peuvent contribuer à expliquer ces écarts : les difficultés de reconnaissance des diplômes obtenus à l'étranger, les conditions de migration, les inégalités entre femmes et hommes ou encore les discriminations liées à l'origine.

Les données disponibles ne permettent toutefois pas de mesurer séparément le poids de chacun de ces facteurs.

Le résultat central est donc le suivant : pour les femmes immigrées, l'un des principaux obstacles apparaît au moment de transformer une qualification élevée en emploi sur le marché du travail français.

Les descendantes d'immigrés : des parcours qui bousculent les attentes

La situation des descendantes d'immigrés présente un contraste intéressant.

Ces femmes sont relativement peu présentes parmi les diplômées des écoles d'ingénieurs. Mais celles qui obtiennent ce diplôme ne connaissent pas nécessairement les mêmes désavantages professionnels que les autres groupes.

À caractéristiques comparables, la recherche ne met pas en évidence de désavantage féminin dans leur accès à l'emploi par rapport aux hommes de même origine.

De même, les écarts de rémunération entre femmes et hommes observés parmi les personnes sans ascendance migratoire ne se retrouvent pas de la même manière parmi les descendants d'immigrés.

Ces résultats ne signifient pas que les descendantes d'immigrés échappent aux inégalités.

Ils suggèrent plutôt que les obstacles peuvent se concentrer à d'autres moments du parcours, notamment dans l'accès aux formations.

Les femmes qui parviennent à obtenir un diplôme d'ingénieur peuvent ainsi constituer un groupe particulièrement sélectionné.

La recherche montre donc que les inégalités liées au genre et à l'origine ne s'additionnent pas toujours mécaniquement : leurs effets dépendent des étapes du parcours et des positions professionnelles étudiées.

Dans le numérique, des inégalités particulièrement marquées

L'enquête met également en évidence le rôle particulier du numérique.

Parmi les diplômés d'écoles d'ingénieurs, les femmes exercent aussi fréquemment que les hommes les métiers traditionnels de l'ingénierie, en dehors du numérique.

En revanche, elles sont beaucoup moins présentes dans les professions numériques.

Cette répartition contribue fortement aux écarts observés dans l'ensemble des carrières d'ingénieurs.

Le numérique apparaît ainsi comme un secteur dans lequel les inégalités de genre sont particulièrement visibles, notamment dans les métiers techniques les plus masculinisés.

La faible présence des femmes ne constitue donc pas, à elle seule, un avantage professionnel.

La rareté peut parfois devenir une ressource, mais pas pour toutes

Un résultat plus inattendu apparaît lorsque la chercheuse étudie les femmes issues de l'immigration qui travaillent dans le numérique.

Parmi les personnes exerçant une profession numérique et issues de l'immigration non occidentale, l'écart entre femmes et hommes dans l'accès au statut de cadre est beaucoup plus faible que parmi les personnes sans ascendance migratoire.

Chez les descendantes d'immigrés d'origine non occidentale, cet écart disparaît et tend même à s'inverser lorsque plusieurs caractéristiques, notamment le diplôme et l'âge, sont prises en compte.

Ce résultat conduit la chercheuse à explorer l'hypothèse d'un « privilège de la rareté » : dans certaines organisations, le fait de présenter un profil peu représenté pourrait constituer une ressource pour accéder à des postes qualifiés.

Cette hypothèse reste toutefois à approfondir.

Elle ne concerne pas indistinctement toutes les femmes issues de l'immigration.

Pour les immigrées de première génération, par exemple, l'accès relativement fréquent au statut de cadre dans certains métiers du numérique s'explique largement par leur niveau de diplôme particulièrement élevé. Il ne s'accompagne pas nécessairement d'un avantage salarial.

La recherche souligne ainsi que la valeur professionnelle accordée à un parcours dépend à la fois des qualifications, de leur reconnaissance et du contexte dans lequel elles sont mobilisées.

Au sommet des carrières, un plafond de verre qui demeure

Malgré la diversité des trajectoires observées, un résultat se retrouve parmi les différents groupes étudiés.

Quelle que soit leur origine, les femmes diplômées d'écoles d'ingénieurs accèdent moins fréquemment que les hommes aux positions professionnelles les plus élevées.

Même lorsque certains écarts disparaissent dans l'accès à l'emploi, au statut de cadre ou à la rémunération, cette évolution ne se prolonge pas nécessairement jusqu'aux fonctions dirigeantes.

La recherche met ainsi en évidence les limites de la féminisation des professions techniques.

L'augmentation du nombre de femmes ne suffit pas à garantir une transformation des mécanismes d'accès au pouvoir et aux responsabilités.

Apports de la recherche

En étudiant les carrières des femmes ingénieures, Noa Achouche apporte un éclairage sur les inégalités qui persistent dans les professions scientifiques et techniques, mais aussi sur la diversité des situations vécues par les femmes.

Ses travaux peuvent nourrir les réflexions de la Ville de Paris dans plusieurs domaines :

  • L'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, en montrant que l'accès aux formations et aux emplois qualifiés ne garantit pas une égalité de rémunération ou de progression de carrière.
  • La lutte contre les discriminations, en soulignant l'importance de prendre en compte les effets combinés du genre, de l'origine migratoire et des parcours de formation.
  • L'orientation vers les filières scientifiques et techniques, en identifiant les étapes auxquelles certaines femmes rencontrent des obstacles particuliers.
  • L'insertion professionnelle des personnes diplômées issues de l'immigration, notamment les difficultés de reconnaissance et de valorisation des qualifications.
  • La promotion de la diversité dans les organisations, en interrogeant les limites des dispositifs qui se concentrent sur la représentation numérique des femmes sans examiner les inégalités entre elles.
  • L'accès des femmes aux fonctions de responsabilité, en documentant la persistance du plafond de verre, y compris dans les professions fortement qualifiées.

Plus largement, la recherche invite à envisager l'égalité professionnelle comme un enjeu qui traverse l'ensemble des parcours, depuis l'accès à la formation jusqu'aux positions de direction.

Elle souligne l'intérêt de politiques capables de tenir compte de la diversité des expériences et des obstacles rencontrés, plutôt que de considérer les femmes comme un groupe homogène.

Partenaires

  • Université Paris Nanterre
  • Institutions et dynamiques historiques de l'économie et de la société (IDHE.S – UMR 8533)
  • Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Pour aller plus loin

Comprendre les inégalités professionnelles des femmes ingénieures selon leur origine. Ce rapport présente les résultats du volet quantitatif de la recherche soutenue par la Ville de Paris. Il étudie les différences d'accès aux formations, à l'emploi, aux responsabilités et aux rémunérations, ainsi que les trajectoires particulières observées dans le numérique.

Achouche, Noa (2026). Femmes ingénieures : genre, origine et trajectoires professionnelles. Rapport d'avancement – volet quantitatif, projet Femmes ingénieures : trajectoires professionnelles différenciées et recompositions inachevées des hiérarchies de genre, IDHE.S, Université Paris Nanterre, octobre 2026.

Une étude sur les difficultés rencontrées par les personnes hautement qualifiées issues de l'immigration. À travers une revue de la littérature scientifique européenne, Noa Achouche examine les obstacles professionnels auxquels sont confrontés les descendants d'immigrés diplômés de l'enseignement supérieur, ainsi que les stratégies qu'ils mobilisent.

Achouche, Noa (2025). « The Labor Market Challenges and Coping Strategies of Highly Skilled Second-Generation Immigrants in Europe: A Scoping Review ». Societies, vol. 15, n° 4, article 93.

Les effets de la maternité sur les rémunérations selon l'origine migratoire. Dans cet article consacré au marché du travail français, la chercheuse étudie les écarts de rémunération associés à la maternité et montre l'intérêt de distinguer les trajectoires des femmes selon leur origine.

Achouche, Noa (2022). « The Motherhood Penalty of Immigrants in France: Comparing the Motherhood Wage Penalty of Immigrants from Europe, the Maghreb, and Sub-Sahara with Native-Born French Women ». Frontiers in Sociology, vol. 7, article 748826.

Les Bourses de recherche en études de genre

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre

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