Violences conjugales : comment un combat féministe est-il devenu une cause publique ? | Recherche
Mise à jour le 13/10/2026
Longtemps considérées comme une affaire privée, les violences conjugales sont progressivement devenues un enjeu de société et d'action publique. Comment les mobilisations féministes ont-elles contribué à cette reconnaissance ? En comparant la France et les États-Unis, la sociologue Pauline Delage retrace plus de quarante ans de luttes, de transformations associatives et de politiques publiques.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2014
Chercheur-se : Pauline DELAGE
Établissement : École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Laboratoire : Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS)
Discipline : sociologie
Présentation
Depuis les années 1970, les violences conjugales ont progressivement cessé d'être considérées comme relevant exclusivement de la sphère privée. Cette évolution doit beaucoup aux mobilisations féministes, qui ont dénoncé les violences subies par les femmes et contribué à les faire reconnaître comme un problème social nécessitant une intervention des pouvoirs publics.
Dans sa thèse intitulée Violence conjugale / Domestic Violence. Sociologie comparée d'une cause féministe (France / États-Unis, 1970-2013), soutenue en 2014 à l'EHESS, Pauline Delage étudie les processus qui ont permis à cette cause militante de devenir un enjeu politique et institutionnel.
Sa recherche s'intéresse particulièrement aux associations spécialisées dans l'accompagnement des femmes victimes de violences. Elle analyse la manière dont ces structures, initialement issues des mouvements féministes, se sont progressivement professionnalisées et ont développé des relations avec les institutions publiques.
En comparant la France et les États-Unis, la chercheuse montre comment une même cause peut donner lieu à des réponses différentes selon les contextes politiques, juridiques et sociaux.
Méthodologie
Pauline Delage a mené une enquête sociologique comparative en France et aux États-Unis, principalement en Île-de-France et dans le comté de Los Angeles.
Son travail repose sur trois approches complémentaires.
Une approche sociohistorique lui a permis de retracer l'émergence de la lutte contre les violences conjugales depuis les années 1970, à partir d'archives, de publications militantes et d'entretiens avec des militantes féministes.
Une enquête ethnographique a été conduite au sein d'associations spécialisées dans l'accompagnement des femmes victimes de violences. À travers des observations de terrain et des entretiens avec des militantes et des professionnelles, la chercheuse a étudié leurs pratiques quotidiennes, leurs modes d'organisation et leurs relations avec les institutions.
Enfin, une approche comparative a permis d'identifier les points communs et les différences entre les deux pays, notamment dans les modalités de reconnaissance des violences conjugales et dans les formes d'accompagnement proposées aux victimes.
Principaux enseignements
Des mobilisations féministes à la reconnaissance d'un problème public
À partir des années 1970, les mouvements féministes ont joué un rôle déterminant dans la reconnaissance des violences conjugales. En dénonçant les violences faites aux femmes et en les reliant aux inégalités entre les sexes, les militantes ont contribué à transformer la manière dont ces situations étaient comprises et prises en charge.
La création de structures d'accueil, d'hébergement et d'accompagnement a constitué une étape importante de cette mobilisation, en apportant des réponses concrètes aux besoins des victimes tout en renforçant la visibilité de la cause.
Des réponses institutionnelles différentes en France et aux États-Unis
La comparaison met en évidence des trajectoires distinctes de reconnaissance des violences conjugales.
Aux États-Unis, la question s'est notamment imposée à travers le droit et les réformes pénales dès la fin des années 1970. Les dispositifs d'accompagnement se sont également appuyés sur les domaines de la psychologie et de la santé mentale.
En France, la reconnaissance institutionnelle a été plus progressive et s'est principalement développée à travers le secteur social et les politiques relatives aux droits des femmes.
Ces différences influencent les modalités de prise en charge des victimes et la place accordée aux associations dans l'action publique.
La professionnalisation transforme les associations féministes
L'étude montre que les associations spécialisées ne sont pas uniquement des espaces militants. Leur développement s'accompagne de nouvelles exigences professionnelles, administratives et institutionnelles.
Le recrutement de salariées, la recherche de financements et la collaboration avec les pouvoirs publics contribuent à transformer leurs pratiques.
Cette évolution peut toutefois créer des tensions entre les principes féministes, notamment l'autonomie des femmes, et les contraintes liées à l'accompagnement social ou aux dispositifs institutionnels.
Une définition des violences conjugales qui reste débattue
La reconnaissance des violences conjugales comme problème public ne signifie pas que leur définition fasse consensus.
La recherche souligne notamment les débats autour de leur dimension genrée, de la place des hommes victimes de violences et de la prise en compte d'autres rapports sociaux, notamment liés à l'origine ou à la position sociale.
Ces discussions montrent que les manières de comprendre et de traiter les violences conjugales continuent d'évoluer en fonction des contextes politiques, professionnels et scientifiques.
Apports de la recherche
Les travaux de Pauline Delage contribuent à mieux comprendre comment une mobilisation féministe peut progressivement transformer les représentations sociales, les pratiques professionnelles et les politiques publiques.
En retraçant la reconnaissance des violences conjugales sur plus de quarante ans, ils mettent en évidence le rôle essentiel des associations dans la construction d'une réponse collective à des violences longtemps considérées comme privées.
La comparaison entre la France et les États-Unis montre également qu'il n'existe pas de modèle unique de prise en charge. Les réponses apportées aux victimes dépendent des traditions institutionnelles, des politiques sociales et des relations entre les associations et les pouvoirs publics.
Cette recherche invite ainsi à réfléchir aux effets de la professionnalisation et de l'institutionnalisation des causes féministes, ainsi qu'aux tensions qui peuvent apparaître entre objectifs militants et contraintes de l'action publique.
Elle apporte plus largement un éclairage sur la manière dont les inégalités de genre sont reconnues, débattues et prises en compte dans les politiques publiques.
Pour aller plus loin
Ouvrage issu de ses travaux doctoraux, présentant la comparaison entre la France et les États-Unis :
La sociologue revient notamment sur les différentes manières de définir les violences faites aux femmes et sur leur prise en charge institutionnelle :
Rencontre organisée à Sciences Po en 2017 à l'occasion de la publication de son ouvrage :
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre
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