Shoah et esclavage : peut-on partager les mémoires ? | Recherche
Mise à jour le 30/09/2026
Peut-on rapprocher les mémoires de la Shoah et de l'esclavage sans confondre ces deux histoires ? À travers les œuvres d'écrivaines juives et noires, Marie-Pierre Harder étudie comment la littérature crée des liens entre des expériences historiques différentes.
Infos clés
Dispositif : Bourses de recherche sur la xénophobie et l'antisémitisme
Chercheur-se : Marie-Pierre HARDER
Établissement : Sorbonne Université
Laboratoire : Centre de recherche en littérature comparée (CRLC)
Discipline : littérature comparée
Présentation
Les mémoires de la Shoah et de l'esclavage sont parfois présentées dans l'espace public comme concurrentes, donnant lieu à des comparaisons susceptibles de hiérarchiser les souffrances. La recherche de Marie-Pierre Harder part d'une autre question : la comparaison peut-elle au contraire permettre de créer des liens entre des histoires différentes, sans effacer leur singularité ?
Pour y répondre, la chercheuse étudie des œuvres littéraires dans lesquelles se croisent les mémoires juives et noires, en Europe, aux États-Unis et dans les Caraïbes. Elle s'intéresse en particulier aux textes d'autrices marquées par des expériences de persécution, d'exil ou de migration et à la manière dont leurs œuvres mettent en relation Shoah, esclavage, antisémitisme et racisme.
Méthodologie
La recherche repose sur une analyse comparée d'œuvres littéraires et autobiographiques issues de différents espaces linguistiques et culturels. Plutôt que de comparer directement les événements historiques, Marie-Pierre Harder étudie la manière dont les textes eux-mêmes rapprochent, distinguent et font circuler leurs mémoires.
Son corpus s'organise autour de plusieurs ensembles d'œuvres d'autrices européennes, africaines-américaines et caribéennes. Une place importante est notamment accordée aux écrits autobiographiques de Ruth Klüger, survivante autrichienne de la Shoah exilée aux États-Unis, dont l'œuvre réfléchit elle-même aux possibilités et aux limites de la comparaison.
La recherche associe littérature comparée, études de la mémoire, études de genre et approche intersectionnelle afin d'analyser également les rapports de pouvoir qui influencent la construction et la transmission des mémoires.
Premiers enseignements
Les travaux menés invitent d'abord à dépasser l'opposition entre mémoire unique et mémoires concurrentes. Comparer ne signifie pas nécessairement considérer deux expériences comme équivalentes : la littérature peut au contraire faire apparaître simultanément leurs différences et les échos qui existent entre elles.
L'analyse souligne également l'importance du genre dans la transmission de la mémoire. Les femmes et leurs écrits restent relativement peu étudiés dans certains travaux consacrés aux circulations mémorielles. Une approche féministe permet ainsi de faire émerger des expériences et des voix restées moins visibles dans la construction des récits collectifs.
Les écrits de Ruth Klüger montrent notamment comment l'expérience et la mémoire de la Shoah peuvent être interrogées à partir du genre. Marie-Pierre Harder observe que ses réflexions sur l'antisémitisme, l'expérience concentrationnaire et leur mémoire dialoguent avec le développement des recherches féministes sur la Shoah à partir des années 1990.
La recherche met enfin en évidence l'intérêt d'une approche intersectionnelle des mémoires : il ne s'agit pas seulement d'observer comment différentes mémoires se rencontrent, mais aussi comment leur transmission est traversée par des rapports liés notamment au genre, à la « race », à la classe ou à la sexualité.
Apports de la recherche
Cette recherche propose une autre manière d'aborder les débats sur les « concurrences mémorielles ». En étudiant les liens construits par la littérature entre les mémoires de la Shoah et de l'esclavage, elle montre que leur mise en relation peut permettre de penser à la fois ce qui les distingue et ce qu'elles permettent de comprendre l'une de l'autre.
Elle contribue également à rendre davantage visibles les voix de femmes dans la construction et la transmission des mémoires et à interroger les rapports de pouvoir qui déterminent quelles expériences sont conservées, transmises ou, au contraire, laissées dans l'ombre.
Pour aller plus loin
Les recherches de Marie-Pierre Harder sur Ruth Klüger ont notamment donné lieu à une contribution consacrée aux relations entre exil, traduction et mémoire dans ses textes autobiographiques, dans l'ouvrage collectif Translating Memories of Violent Pasts. Le projet éditorial réunit des travaux consacrés à la manière dont les mémoires de guerres, génocides, dictatures et exils circulent entre les langues et les cultures.
Sa contribution, intitulée From “Living on” to “Still Alive” and “Lost on the Way”: Exile and Memory as a “Translation of One's Own” in Ruth Klüger's Autobiographical Texts, prolonge directement l'un des principaux axes de la recherche soutenue par la Ville de Paris.
Les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme, qui encouragent les jeunes chercheuses et chercheurs à mieux comprendre ces phénomènes, leurs formes et leurs évolutions.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient la production et la diffusion de connaissances afin de contribuer à la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme et d’éclairer les politiques publiques.
En savoir plus sur les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
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