Séries télévisées : comment se construit le modèle de la « bonne mère » ? | Recherche

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Mise à jour le 13/10/2026

image tirée du film L'attachement de Carine Tardieu

De Une famille formidable à Fais pas ci, fais pas ça, les séries télévisées françaises racontent la vie quotidienne des familles, leurs conflits et leurs évolutions. Mais derrière ces histoires familières se dessine un modèle de maternité exigeant : celui d'une mère toujours disponible, attentive et responsable du bien-être de ses enfants. En analysant vingt années de fictions télévisées, la chercheuse Sarah Lécossais montre comment ces représentations contribuent à entretenir les normes de genre, tout en laissant parfois une place à leur remise en question.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2016
Chercheur-se : Sarah LECOSSAIS
Établissement : Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Discipline : sciences de l'information et de la communication

Présentation

Les séries télévisées occupent une place importante dans notre quotidien. En racontant des histoires de famille, elles mettent en scène des personnages et des situations dans lesquels les téléspectateurs peuvent se reconnaître. Mais elles véhiculent également des représentations de ce que devraient être les rôles des femmes et des hommes au sein de la famille.

Dans sa thèse intitulée Chroniques d'une maternité hégémonique. Identités féminines, représentations des mères et genre de la parentalité dans les séries télévisées familiales françaises (1992-2012), soutenue en novembre 2015 à l'Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, Sarah Lécossais s'intéresse à la manière dont les fictions télévisées françaises construisent et diffusent des normes relatives à la maternité.

Son travail interroge notamment la place accordée aux mères dans les récits familiaux, la répartition des responsabilités parentales entre femmes et hommes, ainsi que les attentes sociales qui pèsent sur les personnages féminins.

À travers ces représentations, la chercheuse examine une question centrale : les séries télévisées accompagnent-elles les transformations de la famille ou contribuent-elles à maintenir une conception traditionnelle de la maternité ?

Méthodologie

Sarah Lécossais a constitué un corpus de séries télévisées familiales françaises produites et diffusées entre 1992 et 2012, à partir des archives de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), consultées à l'Inathèque.

Son enquête porte sur des fictions de formats variés, parmi lesquelles Une famille formidable, Famille d'accueil, Fais pas ci, fais pas ça, Clem, En famille ou encore Merci, les enfants vont bien.

Ces séries ont pour point commun de mettre en scène des familles dans leur vie quotidienne et de donner une place centrale aux personnages maternels.

La chercheuse a procédé à une analyse qualitative des personnages, des intrigues et des dialogues, en étudiant les activités des mères, leurs préoccupations, leurs relations familiales et les discours qu'elles tiennent sur leur rôle parental.

Sa démarche repose sur deux approches complémentaires. Elle examine d'abord les personnages comme des individus inscrits dans un univers social, afin de comprendre leurs pratiques et leurs comportements. Elle les replace ensuite dans leur contexte fictionnel pour analyser les normes et les représentations véhiculées par les récits télévisés.

En mobilisant les études de genre, la sociologie des médias et les cultural studies, elle met ainsi en lumière les rapports de pouvoir qui traversent ces représentations de la vie familiale.

Principaux enseignements

Une maternité fondée sur des exigences multiples

L'enquête révèle la présence récurrente d'un modèle valorisé de « bonne mère », caractérisé par un ensemble d'attentes particulièrement fortes.

Dans les séries étudiées, les mères doivent être responsables, disponibles, aimantes, attentives et capables de communiquer avec leurs enfants. Elles sont également invitées à réfléchir constamment à leurs pratiques éducatives et à remettre en question leurs décisions.

Ces exigences s'accompagnent fréquemment d'un sentiment de culpabilité : les difficultés rencontrées par les enfants sont souvent présentées comme relevant de la responsabilité maternelle.

La chercheuse qualifie ce modèle de « maternité hégémonique », car il domine les représentations étudiées, même lorsqu'il fait l'objet de critiques ou de contestations.

Une répartition inégale des responsabilités parentales

Si les pères participent parfois aux tâches éducatives et domestiques, les personnages maternels demeurent les principales responsables de l'organisation familiale.

Les mères prennent en charge les activités quotidiennes, mais aussi les préoccupations liées à l'éducation, à la santé et au bien-être des enfants.

Cette responsabilité permanente constitue une forme de charge mentale, qui dépasse largement l'accomplissement des tâches matérielles.

Même lorsqu'elles exercent une activité professionnelle, les héroïnes continuent à penser à leurs enfants et à organiser leur vie autour des besoins familiaux. Les personnages paternels sont moins fréquemment représentés comme devant concilier leur travail avec de telles préoccupations.

Des identités féminines largement définies par la maternité

La recherche montre que les personnages féminins sont souvent présentés d'abord comme des mères, au détriment des autres dimensions de leur identité.

Leurs aspirations personnelles, leurs relations sociales ou leurs ambitions professionnelles passent fréquemment au second plan face aux responsabilités familiales.

Les récits valorisent également les sacrifices consentis par les femmes pour leurs enfants, notamment lorsqu'elles renoncent à des projets personnels ou professionnels.

La maternité apparaît ainsi non seulement comme une activité, mais comme une identité centrale, dont il est difficile de s'affranchir.

Un modèle de « bonne mère » socialement situé

Le modèle maternel dominant dans ces séries n'est pas neutre.

Sarah Lécossais montre qu'il correspond principalement à une femme blanche, hétérosexuelle et appartenant aux classes moyennes ou supérieures.

Cette représentation tend à présenter comme universelle une conception de la maternité qui correspond pourtant à une situation sociale particulière.

L'analyse souligne ainsi la faible visibilité d'autres expériences maternelles et familiales, notamment celles qui s'écartent des normes sociales dominantes.

L'humour permet de questionner les normes, sans toujours les transformer

Les séries familiales françaises mobilisent fréquemment l'humour pour mettre en scène les difficultés et les contradictions de la vie parentale.

Certaines héroïnes contestent les attentes qui pèsent sur elles, revendiquent davantage d'autonomie ou tournent en dérision les exigences de la « bonne » maternité.

Ces situations ouvrent des espaces de critique et rendent visibles les tensions entre les aspirations individuelles et les normes familiales.

Toutefois, la recherche montre que ces remises en question restent souvent limitées : les intrigues tendent finalement à réaffirmer les responsabilités maternelles et les modèles familiaux dominants.

Apports de la recherche

Les travaux de Sarah Lécossais montrent que les séries télévisées ne se contentent pas de refléter les évolutions de la société. Elles participent également à la construction et à la diffusion de représentations collectives de la famille et de la parentalité.

En analysant les personnages maternels, la recherche met en évidence la persistance d'inégalités de genre dans la répartition des responsabilités familiales, mais aussi dans les attentes sociales associées à la maternité.

Elle souligne notamment la manière dont les fictions contribuent à rendre naturelles des obligations qui résultent pourtant de constructions sociales et culturelles.

Cette étude invite ainsi à porter un regard critique sur les représentations médiatiques de la parentalité et sur leur rôle dans la définition des comportements considérés comme légitimes ou souhaitables.

Plus largement, elle contribue aux réflexions sur l'égalité entre les femmes et les hommes, la charge mentale, la diversité des modèles familiaux et la place des médias dans la reproduction des normes sociales.

Pour aller plus loin

Une analyse des différences entre représentations de la maternité et de la paternité dans les fictions télévisées.

Un article consacré à la représentation du travail social et des normes parentales dans la fiction.

Une étude des représentations dominantes de la maternité et des possibilités de contestation offertes par les séries télévisées.

Les Bourses de recherche en études de genre

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre

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