Révolution française : quelle place pour les femmes dans les réseaux coloniaux ? | Recherche

Focus

Mise à jour le 13/10/2026

Vue d'une partie du Port et de la ville de Bordeaux prise du côté des Salinières.

Pendant la Révolution française, Bordeaux est au cœur des échanges commerciaux et humains entre la France et ses colonies. Mais quelle place les femmes occupent-elles dans ces réseaux transatlantiques ? En étudiant leurs déplacements, leurs stratégies et leurs engagements, l'historienne Pauline Moszkowski explore une dimension méconnue de la Révolution française, à la croisée de l'histoire du genre, des migrations et de l'esclavage colonial.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2018
Chercheur-se : Pauline MOSZKOWSKI
Établissement : Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Université de Montréal
Laboratoire : Institut d'histoire moderne et contemporaine (IHMC)
Discipline : Histoire

Présentation

La Révolution française est souvent présentée comme une période de bouleversements politiques et d'affirmation de nouveaux principes de liberté et d'égalité. Pourtant, ces transformations ne concernent pas toutes les populations de la même manière, notamment les femmes et les personnes soumises à la domination coloniale.

À la fin du XVIIIe siècle, Bordeaux occupe une place centrale dans le commerce colonial français. Ses relations avec les territoires d'outre-Atlantique reposent sur des échanges de marchandises, mais aussi sur des réseaux familiaux, économiques et politiques, profondément liés au système esclavagiste.

C'est dans ce contexte que Pauline Moszkowski mène sa recherche doctorale intitulée L'identité politique des femmes des réseaux coloniaux durant la Révolution française. Le cas du premier port colonial français, Bordeaux.

L'historienne s'intéresse aux femmes qui circulent entre la métropole et les colonies, en particulier celles qui appartiennent aux réseaux coloniaux bordelais. Elle cherche à comprendre comment leurs déplacements et leurs expériences participent à la construction de leurs identités politiques.

Son travail interroge également les contradictions de la période révolutionnaire : comment les idéaux d'égalité et de citoyenneté coexistent-ils avec le maintien des hiérarchies de genre, de classe et de race ?

En étudiant ces femmes, la chercheuse entend dépasser une histoire de la Révolution centrée sur les institutions et les grandes figures politiques, pour restituer la diversité des expériences individuelles.

Méthodologie

La recherche repose sur une vaste enquête historique menée dans des fonds d'archives conservés en France et aux États-Unis, notamment à Bordeaux et à La Nouvelle-Orléans.

Pauline Moszkowski associe des méthodes quantitatives, permettant d'étudier les mouvements de population à grande échelle, et une approche qualitative, destinée à reconstituer les trajectoires individuelles.

Elle constitue notamment une base de données de plus de 5 000 passeports bordelais de la période révolutionnaire et étudie plus de 320 dossiers de demandes de passeport.

Ces documents permettent d'identifier les personnes qui voyagent, leurs destinations, leurs situations familiales et les conditions administratives encadrant leurs déplacements.

L'enquête mobilise également plusieurs ensembles de sources :

  • Les archives des sociétés politiques bordelaises, la presse locale et les documents des institutions commerciales, pour comprendre la place des enjeux coloniaux dans la vie politique de la ville.
  • Les archives portuaires, notamment les carnets de bord, pour étudier les traversées et les conditions de voyage.
  • Les dossiers administratifs des personnes réfugiées des colonies, pour suivre les trajectoires des femmes revenues en métropole.
  • Les archives notariales, dont plus de 320 contrats de mariage dépouillés à La Nouvelle-Orléans, afin d'examiner les stratégies familiales et les relations sociales dans l'espace colonial.

Cette diversité de sources répond à une difficulté majeure : les femmes apparaissent rarement au premier plan des documents historiques. Leur histoire doit souvent être reconstituée en croisant des informations dispersées.

Principaux enseignements

Les femmes participent aux circulations entre la métropole et les colonies

L'étude des passeports et des archives portuaires permet de replacer les femmes dans les mouvements migratoires de la période révolutionnaire.

Leurs déplacements s'inscrivent notamment dans des réseaux familiaux et économiques reliant Bordeaux aux territoires coloniaux, en particulier dans les Caraïbes.

L'enquête cherche à déterminer dans quelle mesure ces migrations constituent des choix individuels, des stratégies familiales ou des réponses aux bouleversements politiques.

Elle interroge également la manière dont les autorités révolutionnaires contrôlent ces déplacements et les possibilités dont disposent les femmes pour s'adapter aux contraintes administratives.

Les femmes ne sont pas absentes de la vie politique bordelaise

Les premières recherches archivistiques de Pauline Moszkowski mettent en évidence l'existence d'une société politique féminine à Bordeaux pendant la Révolution : la Société des femmes des Récollets.

Si ses archives ne semblent pas avoir été conservées, son existence rappelle que les femmes participent aux formes de sociabilité politique de l'époque, malgré leur exclusion de la citoyenneté politique formelle.

La chercheuse s'intéresse aussi aux liens entre les milieux du négoce, les sociétés politiques bordelaises et les colonies.

L'objectif est de comprendre comment les femmes peuvent prendre part à la vie politique, directement ou par l'intermédiaire de leurs relations familiales, commerciales et sociales.

La migration peut devenir une expérience politique

Quitter une colonie, revenir en métropole ou demander un passeport ne constitue pas seulement une démarche matérielle.

Dans le contexte révolutionnaire, ces déplacements sont soumis à des contrôles administratifs et politiques qui peuvent influencer les possibilités d'action des individus.

L'analyse des dossiers de passeports et des archives des personnes réfugiées des colonies permet d'étudier la manière dont les femmes négocient leur mobilité, leur installation et leur place dans la société.

Ces documents renseignent également sur leurs situations familiales, leurs ressources et leurs difficultés, notamment lorsqu'elles sont veuves ou isolées.

Les rapports de genre se combinent aux hiérarchies coloniales

L'un des enjeux centraux de la recherche consiste à ne pas considérer les femmes comme un groupe homogène.

Leur position dans la société révolutionnaire dépend aussi de leur origine sociale, de leur situation économique et de leur place dans les hiérarchies raciales et coloniales.

Pauline Moszkowski s'intéresse particulièrement à la manière dont certaines femmes blanches appartenant aux réseaux coloniaux peuvent bénéficier de ces hiérarchies ou contribuer à leur maintien.

Cette approche permet d'interroger les limites de l'universalisme révolutionnaire et de montrer que l'exclusion politique des femmes ne signifie pas nécessairement leur absence de pouvoir dans d'autres rapports sociaux.

Apports de la recherche

En replaçant les femmes au cœur des circulations atlantiques, cette recherche contribue à renouveler l'histoire de la Révolution française et de l'empire colonial.

Elle montre l'intérêt d'étudier la citoyenneté et les engagements politiques à partir des trajectoires individuelles, des mobilités et des relations sociales, plutôt qu'à travers les seuls droits officiellement reconnus.

L'approche intersectionnelle adoptée par Pauline Moszkowski permet également de mieux comprendre comment les rapports de genre, de classe et de race se construisent et se renforcent mutuellement.

Ses travaux invitent ainsi à dépasser une lecture uniforme de la condition féminine pendant la Révolution, en tenant compte des positions différentes occupées par les femmes dans la société coloniale.

Enfin, cette enquête contribue à rendre visibles des parcours longtemps restés en marge des récits historiques et à mieux comprendre les liens entre l'histoire des villes portuaires françaises, l'esclavage et les transformations politiques de la fin du XVIIIe siècle.

Pour aller plus loin

Les Bourses de recherche en études de genre

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre

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