Mères seules : quand le quotidien révèle les inégalités de genre | Recherche
Mise à jour le 21/10/2026
Élever seule ses enfants implique souvent des difficultés financières, professionnelles et familiales. Mais cette expérience peut aussi transformer la manière dont les femmes envisagent leur autonomie, leur place dans la société et les inégalités auxquelles elles sont confrontées. Lauréate des Bourses de recherche pour les études de genre de la Ville de Paris en 2024, Béatrice Bouillon a étudié les parcours de mères vivant dans le Nord-Est parisien et dans un territoire rural. Sa recherche invite à porter un autre regard sur la monoparentalité, entre précarisation, émancipation et prise de conscience des rapports de pouvoir.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2024
Chercheur-se : Béatrice BOUILLON
Laboratoire : Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO)
Discipline : études de genre, monoparentalité, inégalités sociales, parentalité, sociologie politique
Présentation
Au-delà des difficultés, comprendre l'expérience des mères seules
En France, les familles monoparentales sont majoritairement constituées de mères vivant avec leurs enfants. Ces femmes sont particulièrement exposées à la précarité économique, aux difficultés d'accès au logement et aux contraintes liées à l'articulation entre vie familiale et activité professionnelle.
La monoparentalité est ainsi fréquemment étudiée sous l'angle des difficultés matérielles qu'elle entraîne. Pourtant, cette situation familiale ne se résume pas à une accumulation de contraintes.
Comment les femmes qui élèvent seules leurs enfants organisent-elles leur quotidien ? Comment perçoivent-elles les inégalités auxquelles elles sont confrontées ? Et dans quelle mesure cette expérience transforme-t-elle leur regard sur leur propre place dans la société ?
Ce sont les questions auxquelles s'intéresse Béatrice Bouillon, dans une recherche doctorale menée à l'Université Paris-Dauphine – PSL.
Son travail propose de déplacer le regard : plutôt que de considérer uniquement les mères seules comme des bénéficiaires potentielles de dispositifs d'aide, il cherche à comprendre comment elles analysent leur situation, prennent des décisions, négocient les contraintes et développent leurs propres formes d'autonomie.
Quand les expériences quotidiennes prennent une dimension politique
La recherche s'intéresse à ce que les sciences sociales appellent la politisation ordinaire.
Cette notion désigne la manière dont des expériences quotidiennes peuvent conduire à développer une réflexion critique sur l'organisation de la société, les inégalités ou les rapports de pouvoir, même sans participer à des activités politiques traditionnelles.
Les femmes rencontrées par Béatrice Bouillon ne sont pas nécessairement engagées dans des associations militantes ou intéressées par les débats électoraux.
Pourtant, leurs expériences de séparation, leurs démarches administratives, leurs relations avec leurs anciens conjoints ou leurs difficultés professionnelles peuvent les amener à questionner certaines normes sociales.
La chercheuse s'intéresse ainsi aux formes de résistance, de négociation et de prise de conscience qui se construisent dans la vie quotidienne.
Il ne s'agit pas de considérer que la monoparentalité conduit automatiquement à une émancipation ou à un engagement politique, mais de comprendre dans quelles conditions elle peut modifier les représentations et les pratiques des femmes concernées.
Paris et le monde rural : deux contextes de vie contrastés
Pour étudier ces expériences, Béatrice Bouillon a choisi de comparer deux territoires aux caractéristiques différentes.
Le premier terrain se situe dans deux arrondissements du Nord-Est de Paris, où les femmes rencontrées vivent dans des quartiers marqués par une diversité de situations sociales et par la présence de nombreux équipements, services publics et structures associatives.
Le second se trouve dans un territoire rural du Grand Est, caractérisé par des conditions d'accès au logement, à l'emploi, aux transports et aux services différentes de celles de la capitale.
Cette comparaison permet de comprendre comment le territoire influence les expériences de la monoparentalité.
À Paris, la proximité des équipements et des services peut constituer une ressource, tandis que le coût du logement et les contraintes économiques pèsent sur les possibilités résidentielles.
Dans les espaces ruraux, d'autres enjeux peuvent apparaître, notamment autour de la mobilité et de l'éloignement de certains services.
La recherche souligne ainsi que les situations des mères seules sont diverses et dépendent étroitement de leurs ressources, de leurs trajectoires et de leur environnement.
Méthodologie
Des récits de vie pour comprendre les trajectoires individuelles
La recherche repose principalement sur une enquête qualitative menée auprès d'une soixantaine de femmes élevant seules leurs enfants.
Une grande partie des participantes résidaient dans deux arrondissements du Nord-Est parisien, les autres vivant dans un territoire rural du Grand Est.
Les femmes ont été rencontrées par différents intermédiaires : structures de proximité, réseaux de voisinage, annonces locales ou recommandations d'autres participantes.
La chercheuse a réalisé des entretiens approfondis portant sur de nombreux aspects de leur quotidien : logement, ressources financières, emploi, relations familiales, séparation conjugale, éducation des enfants, rapports aux institutions, vie de quartier ou encore aspirations personnelles.
Certains entretiens ont été renouvelés au fil du temps, afin de suivre l'évolution des situations et des perceptions.
Cette approche permet de replacer les difficultés rencontrées dans des parcours de vie plus larges et de comprendre comment les expériences évoluent après une séparation.
Une enquête associant observations et données statistiques
Les entretiens ont été complétés par des observations réalisées dans différents espaces de sociabilité : centres socioculturels, sorties d'école, cafés ou domiciles des participantes.
Béatrice Bouillon a également mobilisé des données issues de grandes enquêtes de la statistique publique pour replacer les situations observées dans leur contexte social.
L'articulation de ces méthodes permet de comparer des expériences individuelles tout en tenant compte des inégalités de ressources, de classe sociale, de genre et de territoire.
Principaux enseignements
Une expérience marquée à la fois par la précarisation et l'autonomie
La thèse met en évidence une tension centrale : la monoparentalité peut fragiliser les conditions matérielles d'existence tout en ouvrant de nouvelles possibilités d'autonomie.
Après une séparation, les femmes rencontrées connaissent fréquemment une diminution de leurs ressources et doivent réorganiser leur budget, leur logement et leur activité professionnelle.
Mais cette réorganisation peut aussi s'accompagner d'une plus grande indépendance dans les décisions quotidiennes.
Certaines femmes expriment ainsi une satisfaction à gérer elles-mêmes leur foyer, leur argent ou leur espace domestique, malgré les contraintes auxquelles elles sont confrontées.
La recherche montre que ces deux dimensions ne s'excluent pas : une même expérience peut être source de difficultés économiques et de nouvelles marges de liberté.
Ces possibilités demeurent toutefois très inégales selon les ressources financières, les conditions de logement et les soutiens dont disposent les femmes.
Logement, emploi, budget : des inégalités qui façonnent les parcours
Les conditions matérielles occupent une place importante dans l'expérience des mères seules.
L'accès au logement, notamment après une séparation, dépend fortement des ressources disponibles et du territoire de résidence.
Les femmes rencontrées développent différentes stratégies pour faire face à ces contraintes : adaptation de leurs dépenses, réorganisation de leur espace de vie ou mobilisation de leurs réseaux d'entraide.
Le travail constitue un autre enjeu central.
Les participantes doivent parfois concilier des attentes contradictoires : exercer une activité professionnelle pour assurer leur autonomie financière, tout en assumant une part importante des responsabilités parentales.
Cette situation peut nourrir un regard critique sur les conditions d'emploi, les attentes adressées aux mères et les dispositifs d'accompagnement social.
Les relations avec les administrations, les prestations sociales et les contributions financières des anciens conjoints participent également à la manière dont ces femmes perçoivent leur place dans la société.
Après la séparation, des responsabilités parentales toujours inégalement réparties
L'enquête met aussi en évidence les tensions qui entourent la coparentalité après une séparation.
Les femmes rencontrées adhèrent souvent à l'idée selon laquelle les deux parents doivent continuer à participer à la vie et à l'éducation de leurs enfants.
Mais la mise en œuvre concrète de ce principe peut se heurter à une répartition inégale des responsabilités.
Les mères restent fréquemment chargées d'organiser le quotidien des enfants, de faciliter leurs relations avec l'autre parent et de coordonner les différentes obligations familiales.
Ces expériences peuvent les conduire à interroger la répartition du travail parental et les attentes sociales associées à la maternité.
La recherche souligne également que les normes entourant la figure de la « bonne mère » peuvent exercer une pression particulière sur les femmes seules, qui doivent parfois justifier davantage leurs choix et leurs pratiques éducatives.
Des regards renouvelés sur les rapports entre les femmes et les hommes
La séparation conjugale peut constituer un moment de transformation du regard porté sur les relations entre les femmes et les hommes.
En vivant sans conjoint, certaines participantes prennent conscience d'inégalités qui structuraient auparavant leur vie de couple : répartition des tâches domestiques, dépendance financière, charge parentale ou rapports de pouvoir.
Cette expérience peut les conduire à redéfinir leurs attentes à l'égard de futures relations, à affirmer leur indépendance ou à développer des pratiques de résistance à certaines normes de genre.
Ces transformations ne sont toutefois ni automatiques ni uniformes.
Les femmes rencontrées continuent parfois à adhérer à certaines représentations traditionnelles de la maternité ou de la famille, tout en remettant en question d'autres aspects des rapports de genre.
L'un des apports de la recherche est précisément de montrer la coexistence de ces positions, parfois contradictoires.
Une autre manière de comprendre l'engagement politique
Enfin, la thèse montre que les femmes peuvent développer une compréhension critique des inégalités sans nécessairement se reconnaître dans les formes habituelles de participation politique.
Les relations avec les institutions, les expériences professionnelles, les échanges avec leurs enfants ou les démarches liées à la séparation constituent autant de situations susceptibles de modifier leur regard sur la société.
Les participantes peuvent ainsi formuler des critiques, défendre leurs droits, contester certaines décisions ou chercher à transformer leurs conditions de vie, sans pour autant se définir comme militantes.
La recherche invite donc à reconnaître la dimension politique de pratiques et de réflexions qui restent souvent invisibles lorsqu'on s'intéresse uniquement au vote ou à l'engagement associatif.
Elle souligne également que les effets de la monoparentalité varient selon les parcours sociaux : cette expérience ne produit pas une conscience politique unique, mais des transformations diverses, parfois ambivalentes.
Apports de la recherche
En s'appuyant sur une enquête menée en partie dans le Nord-Est parisien, cette recherche apporte des connaissances utiles à la compréhension des besoins et des expériences des familles monoparentales.
Elle permet notamment de dépasser une approche exclusivement centrée sur la précarité pour prendre en compte la diversité des parcours, des ressources et des aspirations des mères élevant seules leurs enfants.
Ses résultats peuvent nourrir plusieurs domaines de réflexion pour les politiques publiques locales :
- L'accès au logement et le maintien dans le quartier, en tenant compte des conséquences résidentielles des séparations et de l'importance des réseaux de proximité.
- L'accompagnement social et l'accès aux droits, en considérant la manière dont les femmes vivent leurs relations avec les institutions et les dispositifs d'aide.
- L'articulation entre emploi et parentalité, notamment les contraintes liées aux horaires de travail, à la garde des enfants et à la répartition des responsabilités familiales.
- Le soutien à la parentalité, en prenant en compte les réalités de la coparentalité après une séparation et les inégalités qui peuvent persister dans la prise en charge des enfants.
- La participation des personnes concernées à l'action publique, en reconnaissant les connaissances et les analyses que les mères développent à partir de leurs propres expériences.
Plus largement, la recherche rappelle que les familles monoparentales ne constituent pas un groupe homogène.
L'élaboration de politiques adaptées suppose donc de tenir compte des différences de ressources économiques, de trajectoires sociales et de conditions de vie, mais aussi de la capacité des femmes concernées à exprimer leurs besoins et leurs aspirations.
Partenaires
- Université Paris-Dauphine – PSL
- Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO)
- Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Pour aller plus loin
Une enquête sur les expériences de la monoparentalité et leurs effets sur le rapport à la société. Dans sa thèse, Béatrice Bouillon montre comment les difficultés matérielles, les relations familiales et les expériences d'autonomie peuvent contribuer à transformer le regard des femmes sur les inégalités et les rapports de pouvoir.
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre
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