Comment les mouvements anti-avortement renouvellent-ils leur communication sur les réseaux sociaux ? | Recherche
Mise à jour le 21/10/2026
Comment les jeunes militants opposés à l'avortement utilisent-ils les réseaux sociaux pour se faire connaître, organiser leurs actions et diffuser leurs idées ? Lauréate des Bourses de recherche pour les études de genre de la Ville de Paris en 2023, Salomé Hédin étudie les transformations du militantisme anti-IVG en France, à travers une enquête sur le collectif « Génération Pro-vie », ses réseaux et ses stratégies de communication.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2023
Chercheur-se : Salomé HÉDIN
Laboratoire : Centre d'analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (Carism)
Discipline : études de genre, droit à l'avortement, mobilisations conservatrices, communication numérique, réseaux sociaux
Présentation
Une nouvelle génération de militants opposés à l'avortement
Depuis les années 1970, les mouvements opposés à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) occupent une place dans les débats publics français. Historiquement structurés autour d'associations catholiques et conservatrices, ces mouvements ont développé différents modes d'action pour défendre leurs positions, depuis les campagnes de sensibilisation jusqu'aux manifestations dans l'espace public.
Au fil des décennies, leurs formes de mobilisation ont évolué. À Paris, la Marche pour la Vie constitue notamment un rendez-vous récurrent de ces organisations depuis 2005.
Mais comment ces mouvements parviennent-ils à attirer de nouveaux militants et à renouveler leurs pratiques ?
C'est à cette question que s'intéresse Salomé Hédin, doctorante en sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris-Panthéon-Assas.
Sa recherche porte plus particulièrement sur « Génération Pro-vie », un collectif de jeunes militants apparu au début des années 2020, qui mobilise les réseaux sociaux pour diffuser ses messages et organiser ses activités.
À travers l'étude de ce groupe, la chercheuse interroge les relations entre les nouvelles générations militantes et les organisations plus anciennes, ainsi que la manière dont se transmettent les références, les discours et les pratiques d'engagement.
Des mobilisations qui se construisent dans la rue et sur Internet
Les réseaux sociaux occupent aujourd'hui une place importante dans les stratégies de communication des mouvements militants.
Instagram, notamment, permet de diffuser rapidement des images, des vidéos et des messages, mais aussi de mobiliser des sympathisants autour d'événements et de manifestations.
Pour les jeunes militants anti-IVG, ces plateformes constituent à la fois des espaces de visibilité et des outils d'organisation.
La recherche de Salomé Hédin vise à comprendre comment les pratiques numériques s'articulent avec les activités menées sur le terrain : réunions, formations, tractages ou rassemblements.
Elle s'intéresse également à la manière dont ces militants reprennent certains codes de communication contemporains, notamment ceux issus de la culture numérique ou de mouvements féministes.
Cette approche permet d'étudier les transformations des mobilisations conservatrices, sans les considérer comme entièrement nouvelles : derrière des formes de communication renouvelées peuvent persister des réseaux associatifs, des références et des modes d'action hérités des générations précédentes.
Paris, un territoire d'observation des mobilisations
La capitale occupe une place particulière dans l'histoire des mouvements anti-avortement français.
Elle accueille des rassemblements nationaux, dont la Marche pour la Vie, mais aussi des actions plus ponctuelles dans l'espace public.
En étudiant les liens entre des groupes implantés à Lyon, des organisations nationales et des mobilisations parisiennes, Salomé Hédin analyse la circulation des pratiques militantes entre différentes villes.
Son enquête s'intéresse notamment à la réappropriation de modes d'expression visibles dans l'espace urbain, comme les collages militants ou les autocollants apposés sur le mobilier et les équipements publics.
Elle examine ainsi la manière dont les espaces numériques et les espaces physiques se complètent dans la diffusion des discours et l'organisation des mobilisations.
Méthodologie
Une enquête ethnographique auprès des militants
Pour comprendre les pratiques et les motivations des membres de « Génération Pro-vie », Salomé Hédin a mené une enquête qualitative associant observations de terrain et entretiens.
Deux périodes d'observation prolongées ont notamment été réalisées auprès de militants lyonnais entre 2021 et 2022.
La chercheuse a participé à différents moments de la vie du collectif : préparation d'événements, manifestations, formations et rencontres informelles.
Elle a également réalisé 15 entretiens avec des membres de « Génération Pro-vie », des représentants de la Marche pour la Vie et des personnes engagées dans d'autres organisations opposées à l'avortement.
Cette immersion lui a permis d'étudier les trajectoires individuelles, les relations entre militants et les modalités de transmission d'une culture politique commune.
Près de 7 000 stories Instagram analysées
L'enquête de terrain est complétée par l'analyse d'un important corpus numérique.
La chercheuse a étudié près de 7 000 stories Instagram, issues de plusieurs comptes liés aux mouvements anti-avortement.
Ces publications éphémères, accessibles pendant 24 heures, constituent une source particulièrement intéressante pour observer les activités quotidiennes des collectifs.
Elles permettent notamment de suivre la préparation des manifestations, la diffusion de slogans, la reprise de contenus produits par d'autres organisations et les interactions entre militants.
Pour analyser ce corpus, Salomé Hédin a développé une méthode de classification prenant en compte plusieurs caractéristiques : les thèmes abordés, les formats utilisés, les éléments visuels et sonores, les références mobilisées ou encore les objectifs des publications.
Un outil d'automatisation du traitement des données a également été développé pour faciliter l'analyse de ce volume important de contenus.
En associant observations de terrain, entretiens et analyse numérique, cette méthodologie permet de comprendre les liens entre l'organisation concrète des mouvements et leur présence sur les réseaux sociaux.
Principaux enseignements
Une communication tournée vers les jeunes militants
Les travaux de Salomé Hédin montrent que les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la structuration des nouvelles générations militantes opposées à l'avortement.
L'analyse des stories Instagram révèle toutefois que ces publications ne s'adressent pas uniquement au grand public.
Une partie importante des contenus vise surtout des personnes déjà engagées ou sympathisantes, en facilitant la circulation d'informations, la préparation des événements et le renforcement des liens entre membres des organisations.
Instagram apparaît ainsi comme un espace de communication à la fois externe, destiné à rendre les mouvements visibles, et interne, permettant d'entretenir une communauté militante.
Des pratiques renouvelées, mais une continuité des références
L'enquête met en évidence une articulation entre héritage militant et renouvellement des formes de communication.
Les jeunes membres de « Génération Pro-vie » utilisent les codes visuels, humoristiques et culturels du web pour diffuser leurs messages.
Ils reprennent également certains modes d'action associés à d'autres mobilisations contemporaines, notamment les collages dans l'espace public ou des références au féminisme.
Mais cette modernisation des supports ne signifie pas une rupture avec les générations précédentes.
La chercheuse observe au contraire la persistance de références religieuses, de figures historiques et de réseaux associatifs structurés depuis plusieurs décennies.
Les nouvelles générations s'inscrivent donc dans une culture militante préexistante, tout en cherchant à affirmer leur propre identité.
Les limites du pouvoir mobilisateur des réseaux sociaux
L'étude invite également à nuancer l'idée selon laquelle les plateformes numériques suffiraient à transformer profondément les mouvements militants.
Si Instagram facilite la diffusion des contenus, les interactions entre organisations et la circulation de références internationales, notamment américaines, son efficacité dépend aussi des ressources dont disposent les collectifs.
L'existence de réseaux associatifs, de relais militants et de capacités d'organisation demeure déterminante pour transformer une présence numérique en mobilisation concrète.
Les résultats soulignent ainsi que les outils numériques renouvellent les modalités de communication sans effacer les structures et les héritages des mouvements étudiés.
Apports de la recherche
Cette recherche apporte un éclairage sur les transformations des mobilisations présentes dans l'espace public parisien et sur leurs prolongements numériques.
En étudiant les liens entre Paris, Lyon et les réseaux sociaux, elle contribue à mieux comprendre la circulation des pratiques militantes et les stratégies de visibilité des organisations.
Ses résultats présentent plusieurs intérêts pour les politiques publiques locales :
- Mieux comprendre les mobilisations dans l'espace public, notamment les liens entre manifestations, actions ponctuelles et campagnes numériques.
- Analyser les nouvelles stratégies de communication militante, en particulier celles destinées aux jeunes publics.
- Éclairer les enjeux liés à l'information sur l'IVG, notamment les stratégies numériques susceptibles de contourner les dispositifs visant à lutter contre l'entrave à l'accès à l'avortement.
- Observer l'évolution des formes d'expression urbaine, comme les collages ou les autocollants militants, et leur circulation entre différents mouvements.
- Nourrir les réflexions sur la communication publique, en apportant des connaissances sur la diffusion des discours, les usages des plateformes et les mécanismes de mobilisation.
Cette étude contribue ainsi à une meilleure compréhension des interactions entre espace urbain, pratiques numériques et débats de société, particulièrement utiles pour une ville comme Paris, où se croisent mobilisations locales et nationales.
Partenaires
- Centre d'analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (Carism)
- Université Paris-Panthéon-Assas
- Institut français de presse (IFP)
Pour aller plus loin
Les travaux de Salomé Hédin ont fait l'objet de plusieurs présentations lors de manifestations scientifiques, notamment au Congrès Genre de l'Université de Toulouse, à la conférence de l'International Association for Media and History à Montréal et au congrès de l'Association française de science politique.
La chercheuse a également consacré un article scientifique aux stratégies de communication de « Génération Pro-vie » sur Instagram, dans le cadre d'un numéro thématique de la Revue française de sociologie consacré aux oppositions contemporaines à l'avortement.
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
En savoir plus sur les Bourses de recherche en études de genre
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