Accouchement : comment mieux prendre en compte la parole et les droits des femmes ? | Recherche
Mise à jour le 21/10/2026
Comment les pratiques médicales évoluent-elles face aux attentes des femmes concernant leur accouchement ? Et quelle place les maternités accordent-elles à leurs témoignages et à leurs réclamations ? Lauréate des Bourses de recherche pour les études de genre de la Ville de Paris en 2022, la sociologue Lola Mirouse s'intéresse à ces questions à travers l'étude de l'épisiotomie, une intervention obstétricale dont les usages et les conditions de réalisation font l'objet de débats depuis plusieurs décennies.
Infos clés
Dispositif : Bourses Études de genre
Année : 2022
Chercheur-se : Lola MIROUSE
Laboratoire : Centre d'étude des mouvements sociaux (CEMS)
Discipline : santé des femmes, accouchement, consentement, pratiques obstétricales, études de genre
Présentation
L'épisiotomie, une pratique médicale au cœur de débats scientifiques et sociaux
L'épisiotomie est une intervention chirurgicale qui consiste à pratiquer une incision du périnée lors de l'accouchement. Longtemps considérée comme un geste préventif permettant de limiter certaines complications, elle a été largement utilisée dans les maternités françaises au cours des dernières décennies du XXe siècle.
À partir des années 1980, plusieurs études scientifiques internationales ont cependant remis en question les bénéfices d'un recours systématique à cette intervention. Ces recherches ont progressivement conduit à une évolution des recommandations médicales et à une diminution de sa pratique.
En France, selon les données mobilisées par Lola Mirouse, le taux d'épisiotomie est passé de 38 % en 1981 à près de 60 % en 1996, avant de diminuer pour atteindre environ 20 % en 2016.
Cette évolution soulève plusieurs interrogations : pourquoi certaines pratiques médicales se généralisent-elles malgré l'existence de controverses scientifiques ? Comment les professionnels de santé adaptent-ils leurs méthodes lorsque les recommandations évoluent ? Et dans quelle mesure les attentes et les expériences des femmes participent-elles à ces transformations ?
À travers son travail de recherche, Lola Mirouse étudie l'histoire de l'épisiotomie comme un révélateur des rapports entre savoirs médicaux, organisation des soins et droits des patientes.
Des enjeux de santé publique et de droits des femmes
Au-delà de ses indications médicales, l'épisiotomie soulève des questions relatives à l'information et au consentement des femmes.
Les débats autour de cette intervention se sont progressivement inscrits dans une réflexion plus large sur les conditions de l'accouchement, la médicalisation de la naissance et les violences obstétricales et gynécologiques.
Des associations d'usagères et des collectifs féministes ont notamment contribué à rendre visibles les expériences de femmes estimant ne pas avoir été suffisamment informées ou consultées avant certains actes médicaux.
Ces mobilisations interrogent les relations entre les patientes et les professionnels de santé, ainsi que la place accordée à l'expérience des femmes dans la définition de la qualité des soins.
La recherche de Lola Mirouse s'intéresse à la manière dont ces critiques sont reçues par les institutions médicales et peuvent contribuer à transformer les pratiques professionnelles.
Comprendre comment les maternités accueillent les réclamations des patientes
Le projet soutenu par la Ville de Paris prolonge une thèse de sociologie consacrée à l'évolution des pratiques et des débats autour de l'épisiotomie.
Alors que ses premiers travaux portaient principalement sur les controverses scientifiques et les pratiques des soignants, la chercheuse propose d'élargir son enquête aux plaintes formulées par les femmes après leur accouchement.
Comment les patientes décrivent-elles les situations qu'elles ont vécues ? Quelles attentes expriment-elles lorsqu'elles adressent une réclamation à une maternité ? Comment les établissements examinent-ils ces demandes et quelles réponses leur apportent-ils ?
En étudiant ces situations, Lola Mirouse souhaite mieux comprendre la manière dont les expériences des femmes sont prises en compte dans le fonctionnement des établissements de santé.
Cette approche permet également d'interroger les possibilités de dialogue entre les patientes, les professionnels et les institutions chargées de garantir les droits des usagers.
Méthodologie
Une enquête historique sur l'évolution des pratiques obstétricales
La recherche s'appuie d'abord sur un important travail d'analyse documentaire consacré aux débats autour de l'épisiotomie depuis les années 1980.
Lola Mirouse a étudié des publications scientifiques, des revues professionnelles de gynécologie-obstétrique et de maïeutique, ainsi que des recommandations formulées par les autorités médicales.
Elle a également examiné les prises de position d'associations d'usagères et les mobilisations autour des conditions de l'accouchement.
Cette démarche permet de retracer les transformations des connaissances médicales et de comprendre comment les arguments justifiant ou contestant le recours à l'épisiotomie ont évolué.
Des observations dans deux maternités parisiennes
Un deuxième volet de la recherche repose sur une enquête ethnographique menée dans deux maternités parisiennes, l'une relevant du secteur privé et l'autre du secteur public.
Ces établissements ont été choisis en raison de leur participation aux débats sur la médicalisation de l'accouchement et de l'évolution de leurs pratiques.
La chercheuse y a réalisé des observations de terrain ainsi qu'une quarantaine d'entretiens avec des sages-femmes et des obstétriciens.
Ces échanges permettent d'étudier la manière dont les professionnels prennent leurs décisions, interprètent les recommandations médicales et adaptent leurs pratiques aux attentes des patientes.
La comparaison entre les deux établissements vise également à comprendre le rôle des organisations de travail, des cultures professionnelles et des contraintes institutionnelles dans l'évolution des soins.
Une étude des plaintes et de leur traitement
Le projet présenté dans le cadre des Bourses de recherche pour les études de genre prévoit un troisième volet, consacré aux réclamations adressées par les femmes aux deux maternités étudiées.
Lola Mirouse propose d'analyser un corpus de plaintes relatives à l'épisiotomie afin de mieux comprendre les situations dénoncées et les attentes exprimées par les patientes.
Elle envisage également de mener des entretiens avec les représentants des usagers siégeant dans les commissions des usagers (CDU), instances chargées notamment de veiller au respect des droits des patients et de faciliter l'expression de leurs réclamations.
L'objectif est d'examiner la manière dont les plaintes sont reçues, interprétées et traitées au sein des établissements.
Cette nouvelle étape doit permettre de compléter l'analyse des pratiques professionnelles par une meilleure prise en compte du point de vue des femmes concernées.
Principaux enseignements
Comprendre pourquoi l'épisiotomie s'est généralisée en France
Les travaux historiques de la chercheuse ont notamment donné lieu à un article scientifique publié dans la revue Reproductive Biomedicine & Society Online.
À partir de l'analyse de 192 articles issus de revues professionnelles françaises, Lola Mirouse étudie la généralisation de l'épisiotomie dans les années 1980 et 1990, alors même que des publications internationales remettaient en question son utilisation systématique.
Son analyse montre que les justifications avancées par les professionnels ont évolué au fil du temps.
Dans les années 1980, l'intervention était principalement présentée comme un moyen de prévenir les déchirures et les complications périnéales. À partir du milieu des années 1990, les arguments se sont davantage orientés vers la prévention des risques pour le nouveau-né.
Ces résultats mettent en évidence le rôle des débats professionnels et de la production de connaissances médicales dans le maintien de pratiques pourtant contestées.
Des évolutions importantes dans les maternités étudiées
Les premières données recueillies dans les deux maternités parisiennes témoignent d'une diminution importante du recours à l'épisiotomie.
Dans l'établissement public étudié, le taux est passé de 65 % en 1996 à 8,6 % en 2020.
Dans la maternité privée, il est passé de 31 % en 2006 à 7,1 % en 2020.
Ces chiffres illustrent l'ampleur des transformations intervenues dans les établissements concernés. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, d'expliquer les mécanismes à l'origine de ces changements.
Les observations et les entretiens réalisés par la chercheuse visent précisément à mieux comprendre les décisions des professionnels, les échanges au sein des équipes et l'influence des recommandations médicales.
Une recherche à approfondir sur le traitement des plaintes
Le volet soutenu par la Ville de Paris doit permettre d'examiner une dimension complémentaire : la manière dont les établissements répondent aux réclamations des femmes.
Cette enquête cherche notamment à éclairer plusieurs questions :
- Les situations dans lesquelles les patientes considèrent qu'une intervention a porté atteinte à leurs droits ou à leur intégrité.
- La place accordée au consentement et à l'information dans les plaintes formulées.
- Les modalités d'examen des réclamations par les établissements et leurs commissions des usagers.
- Les éventuelles conséquences de ces démarches sur les pratiques professionnelles et l'organisation des soins.
Les documents disponibles ne permettent pas de confirmer les résultats définitifs de ce troisième volet.
Apports de la recherche
En s'intéressant à l'évolution des pratiques obstétricales et aux droits des patientes, cette recherche contribue aux réflexions sur la santé des femmes, l'égalité et la qualité de l'accompagnement à la naissance.
Elle présente plusieurs intérêts pour les politiques publiques locales :
- Favoriser une meilleure prise en compte de la parole des femmes, en mettant en lumière leurs expériences et leurs attentes concernant les soins reçus.
- Contribuer à la réflexion sur le consentement médical, notamment dans les situations où les décisions doivent être prises rapidement.
- Mieux comprendre les transformations des pratiques professionnelles, en étudiant les effets des recommandations médicales, des mobilisations citoyennes et de l'organisation des établissements.
- Éclairer les dispositifs d'écoute et de traitement des réclamations, afin de mieux identifier les enjeux liés aux droits des patientes.
- Nourrir les réflexions sur la santé périnatale, en articulant les dimensions médicales, sociales et institutionnelles de l'accompagnement à l'accouchement.
À travers l'étude de deux maternités parisiennes, le projet contribue à une meilleure compréhension des conditions dans lesquelles les pratiques médicales évoluent et des possibilités de dialogue entre les femmes et les professionnels de santé.
Il rappelle également que la qualité des soins ne se mesure pas uniquement à leurs résultats médicaux, mais implique aussi l'information, l'écoute et le respect des droits des patientes.
Partenaires
- Centre d'étude des mouvements sociaux (CEMS)
- École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
- Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
- Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm)
Pour aller plus loin
Pourquoi l'épisiotomie s'est-elle généralisée en France dans les années 1980 et 1990 ?
Dans cet article scientifique, Lola Mirouse analyse les raisons pour lesquelles l'épisiotomie s'est largement diffusée dans les maternités françaises malgré les alertes formulées par plusieurs études internationales. À partir de publications professionnelles de l'époque, elle montre comment les justifications médicales ont évolué pour soutenir le recours à cette intervention.
Les Bourses de recherche en études de genre
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche en études de genre, qui encouragent depuis 2006 les travaux consacrés aux questions de genre, d’égalité, de féminisme et aux droits des personnes LGBTQIA+.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient les jeunes chercheuses et chercheurs et contribue à la production et à la diffusion des connaissances sur ces enjeux.
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