Rencontre avec Michel Dreyfus, descendant du capitaine Dreyfus
Interview
Mise à jour le 12/07/2026
Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation innocentait le capitaine Dreyfus. Cent vingt ans jour pour jour après le dénouement de l’affaire Dreyfus, sa statue est installée sur l’île de la Cité. Nous avons rencontré l’un de ses arrière-petits-fils, qui revient sur le parcours exceptionnel de son aïeul.
L’affaire Dreyfus, conclue par la réhabilitation d’Alfred Dreyfus en 1906, est-elle encore connue du grand public ?
L’affaire est encore connue, mais elle mérite d’être
continuellement transmise et rappelée. On en parle plus que dans mon enfance,
dans les années 1950-1960. À l’époque, il n’y avait pas de commémoration, pas d’émission de
télévision sur le sujet… On l’évoque surtout depuis le centenaire du début de l’affaire en 1994. Mais si l’on interroge des gens dans la rue, je ne suis pas certain que beaucoup connaissent aujourd’hui l’affaire et sa chronologie.
Vous n’avez pas connu votre aïeul, décédé en 1935. À quel âge découvrez-vous l’affaire ? En parlait-on dans votre famille ?
J’étais à l’école primaire, en CM1, et l’institutrice nous a parlé du procès de Jeanne d’Arc, qui était lui aussi un procès truqué. Elle m’a demandé si je connaissais l’affaire Dreyfus, mais je ne savais pas de quoi elle parlait. En rentrant chez moi, j’ai posé la question à mon père, qui me l’a expliquée. Puis j’ai lu Cinq années de ma vie, le récit qu’a fait Alfred Dreyfus de ce qu’il a vécu de 1894 à 1899. Mon père m’en a parlé ensuite régulièrement. Dans sa génération, la mémoire de l’affaire a été transmise différemment par les uns et les autres. Certains en ont beaucoup parlé à leurs enfants, d’autres moins.
Portrait d’Alfred Dreyfus. L’officier d’artillerie a été déporté au large de la Guyane de 1894 à 1899.
Crédit photo :
Roger-Viollet / Roger-Viollet
Comment votre famille se mobilise-t-elle pour maintenir sa mémoire ?
Nous avons créé un groupe familial sur WhatsApp. Il nous
sert à échanger sur les actualités concernant Alfred Dreyfus. On l’a
nommé « ADN » pour « Alfred Dreyfus News », mais c’est
aussi notre ADN ! Le groupe rassemble une trentaine de membres de la
famille.
Au centre de cette affaire se trouvait un homme qui n’était pas une victime passive, mais un héros qui s’est battu avec une force extraordinaire.
arrière-petit-fils du capitaine Dreyfus
Des membres de la famille sont toujours présents lors des
commémorations. Notre priorité est de rappeler qu’au centre de cette affaire se
trouvait un homme qui n’était pas une victime passive, mais un héros qui s’est
battu du début à la fin, courageusement et
efficacement, avec une force extraordinaire, contrairement à ce que l’on a
souvent écrit pendant et après l’affaire.
Mon père, qui a 99 ans, parle de son
grand-père à chaque fois qu’il prend la parole. Il l’a connu et se souvient
d’une personne tendre et affectueuse, très éloignée de l’image de froideur et
d’insensibilité que l’on a donnée de lui. Il n’était pas expansif, assez introverti. Il n’était pas théâtral, et en était conscient. Il voulait convaincre les juges intellectuellement, avec des preuves et des faits, et non par l’émotion. C’était un scientifique, un polytechnicien plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral.
Illustration d’Alfred Dreyfus. Sa réhabilitation n’a été prononcée qu’en 1906, douze ans après son premier procès devant la Cour militaire.
Crédit photo :
Ilbusca / Getty images
La statue d’Alfred Dreyfus a été réalisée en 1985 à la demande du ministère de la Culture. Pourquoi a-t-il été si compliqué de lui trouver un emplacement ?
Il y avait une très grande réticence
de l’armée à commémorer cet événement. Après le refus des militaires
d’installer la statue dans la cour de l’École militaire (7e), un
second emplacement près du Palais de Justice (Paris Centre) a aussi été refusé.
Elle a d’abord été installée aux Tuileries (Paris Centre), puis en 1994 sur une
petite place proche du boulevard Raspail (6e), à la demande Jacques Chirac, alors maire de Paris.
Mais ce lieu n’avait aucune
signification symbolique. Il y a eu, en 2007, une proposition de la mettre dans
l’École militaire, mais à un emplacement où personne ne l’aurait vue. Début 2026, le déplacement de la statue près de la Cour de cassation a été accepté
par la Ville de Paris et la présidence de la République.
C’est un lieu symbolique très
adapté. L’inauguration aura lieu le 12 juillet dans le cadre de la première journée de commémoration nationale pour Alfred Dreyfus, pour la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme, en présence d’Emmanuel Macron et d’Emmanuel Grégoire.
Quel travail est mené en direction du public scolaire pour mieux faire connaître l’histoire d’Alfred Dreyfus ?
Depuis 2018, il existe un musée
Dreyfus dans la propriété de la maison d’Émile Zola, à Médan (Yvelines), qui reçoit de nombreuses classes. À Rennes
(Ille-et-Vilaine), lieu du second procès de Dreyfus en 1899, une exposition
permanente du musée de Bretagne a été créée il y a vingt ans et, tout
récemment, complètement réaménagée et restructurée.
Alfred Dreyfus pourrait-il entrer au Panthéon ?
Cela reste encore d’actualité. La famille soutiendra cette
initiative. Cela consacrerait la valeur de l’homme, qui est un héros et pas une
victime.
Ses conseils de lecture pour en savoir plus sur l’affaire Dreyfus
« Je recommande Les Œuvres complètes, d’Alfred Dreyfus, pour découvrir l’homme qu’il était, et les écrits des deux principaux historiens actuels de l’affaire Dreyfus : L’Histoire de l’affaire Dreyfus, en deux tomes, de Philippe Oriol ; et les nombreux livres de Vincent Duclert sur le sujet, notamment sa biographie d’Alfred Dreyfus. »
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