Dans le sillage de Sarah Bouasse, conceptrice de l’expérience olfactive de « La Caverne du Pont-Neuf »
Interview
Mise à jour le 01/06/2026
En plus de nous en mettre plein les yeux, « La Caverne du Pont-Neuf » nous mènera… par le bout du nez ! Explications de Sarah Bouasse, spécialiste des odeurs et du parfum, qui a conçu l’habillage olfactif de l’installation monumentale de JR.
Ouverture reportée
« La Caverne du Pont-Neuf » a été endommagée dans l’après-midi du mardi 2 juin. La décision a été prise par les organisateurs de reporter l’ouverture de l'œuvre à une date ultérieure au 6 juin.
« La Caverne du Pont-Neuf » aura une odeur ! Laquelle ?
Ce sera en réalité deux odeurs, que
j’ai développées avec la maison de parfumerie Odore Scola. Nous avons travaillé
autour de la géosmine et de l’isobornéol, deux molécules produites par des
micro-organismes (bactéries ou champignons) peuplant les sols, en ville comme
à la campagne. On connaît tous ces molécules sans le savoir : elles composent l’odeur caractéristique de la terre après la pluie, le
pétrichor. Je décrirais ainsi les deux odeurs comme
« universelles », « organiques » – car elles sont
naturellement présentes dans notre environnement – et « terrestres »,
au sens de terre et de Terre.
Comment ce choix s’est-il imposé ?
Dès que l’équipe de JR m’a contactée,
travailler autour de ces molécules a été une évidence. Deux aspects ont guidé
mon choix. J’ai d’abord pensé à « La Caverne du Pont-Neuf » en tant que réalité matérielle : une masse minérale
souterraine. Or, la géosmine et l’isobornéol permettent d’évoquer assez bien
l’idée que l’on s’en fait. Ensuite, il y a sa dimension symbolique de retour aux origines. Ces molécules sont intimement liées aux premières formes de la vie sur Terre. Elles nous ramènent aux micro-organismes sans lesquels nous n’existerions pas.
L’odeur apporte une touche finale à l’immersion dans "La Caverne du Pont-Neuf" et donne un réalisme à l’ensemble.
journaliste, autrice de « Par le bout du nez »
JR a imaginé son installation comme
une expérience totale, qui convoque le maximum de sens. « La Caverne du Pont-Neuf » existait déjà à travers des images, un habillage, une ambiance sonore… L’odeur
apporte une touche finale à cette immersion et donne un réalisme à l’ensemble.
C’est notre première collaboration, et c’est aussi la première fois qu’il
aborde ce sens, ce qui rend le projet d’autant plus stimulant.
Quelle a été votre approche pour ce projet ?
En tant que journaliste et autrice, mon approche croise le scientifique et l’artistique :
je m’intéresse aux odeurs, à ce qu’elles racontent et à leur dimension symbolique.
Mais je ne suis pas parfumeuse. Pour créer ces accords, j’ai donc fait appel à
des professionnelles qui travaillent au cœur des laboratoires de l’université
de Montpellier (Hérault). Et je leur ai proposé un travail de composition
débarrassé de l’impératif de « sentir bon », puisque l’idée n’était
pas d’obtenir un parfum hédonique, destiné à plaire ou à être porté. La
géosmine, par exemple, est l’une de mes odeurs préférées au monde, mais je ne
m’en aspergerais pas tous les matins !
Enfin, là où Thomas Bangalter a
conçu pour l’installation une « étoffe sonore » plutôt qu’une
musique, je propose des accords minimalistes plutôt que des compositions :
il y a une vraie résonance entre nos propositions, avec cette idée de
travailler une matière simple, presque brute.
L’odeur étant invisible, comment sera-t-elle perceptible ?
C’est tout l’enjeu. Je sais déjà que
tout dépend de l’attention et du seuil de perception de chacun : parmi les
millions de visiteurs attendus, certains sentiront immédiatement cette
dimension olfactive, d’autres moins. Dans un monde très visuel, l’odeur est
souvent considérée comme imparfaite, parce qu’on ne peut pas la montrer ni la
partager sur WhatsApp comme on le ferait avec une musique. On peut seulement en
parler, la désigner avec des mots. C’est pour ça que j’aime écrire sur les
odeurs. Quant à l’odorat, c’est un sens dont on prend surtout conscience quand
on le perd – beaucoup s’en sont rendu compte pendant la crise du Covid !
Quelle réaction attendez-vous du public ?
Des émotions ! Elles seront
très différentes selon chacun, car rattachées à l’expérience personnelle. Ces odeurs
de roche et de terre mouillée évoquent souvent des souvenirs positifs, mais
rien n’est universel dans la perception intime. L’odorat enrichit notre rapport
au monde et à nous-mêmes, et il est aussi profondément lié au vivant :
c’est le premier mode de communication entre les espèces. En donnant une place
à l’odorat dans un grand projet artistique, JR sert la cause que je défends de
longue date : remettre ce sens au premier plan, inciter les gens à
« lever le nez » !
La Caverne du Pont Neuf, imaginée par JR en hommage à Christo et Jeanne-Claude
Pont Neuf
Du samedi 06 juin 2026 au dimanche 28 juin 2026
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