Comment se transmet l’expérience des discriminations ? | Recherche
Mise à jour le 25/09/2026
Que produit, pour les enfants, la découverte ou la reconnaissance des discriminations subies par leurs parents ? La sociologue Narguesse Keyhani s’est intéressée aux descendants de cheminots marocains engagés dans une mobilisation contre la SNCF, afin d’étudier la transmission de l’expérience du racisme et des discriminations entre générations.
Infos clés
Dispositif : Bourses de recherche sur la xénophobie et l'antisémitisme
Chercheur-se : Narguesse KEYHANI
Établissement : Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA)
Statut : recherche postdoctorale
Discipline : sociologie
Présentation
Dans les années 1970, plusieurs centaines de travailleurs marocains sont recrutés par la SNCF comme contractuels. Des décennies plus tard, près de 850 d'entre eux engagent une procédure judiciaire pour dénoncer les différences de traitement subies au cours de leur carrière. Leur mobilisation s'organise notamment à Paris, autour des permanences d'une association et des audiences devant le conseil de prud'hommes.
Narguesse Keyhani choisit de déplacer le regard vers un groupe beaucoup moins étudié : les enfants de ces cheminots. Certains accompagnent leur père dans la mobilisation, assistent aux audiences ou participent à la constitution des dossiers ; d'autres interviennent comme ayants droit après le décès de leur père. Ils sont ainsi directement confrontés à la mise en récit et à la reconnaissance des discriminations vécues par la génération précédente.
La recherche interroge ce que cette expérience produit chez les descendants : modifie-t-elle leur manière de comprendre le racisme et les discriminations ? Influence-t-elle leur perception de leur propre place dans la société française ou leur propension à dénoncer les injustices auxquelles ils sont confrontés ?
Méthodologie
La recherche s'appuie sur la mobilisation des cheminots marocains et de leurs descendants en région parisienne. Paris constitue un terrain central : les permanences permettant de préparer les dossiers se tiennent dans des locaux syndicaux près de la gare de l'Est, tandis que les audiences ont lieu au conseil de prud'hommes de Paris.
L'enquête porte sur les trajectoires des descendants et sur les différents espaces dans lesquels ils sont confrontés à l'histoire des discriminations subies par leurs pères. Elle s'intéresse notamment à leur participation aux permanences et aux audiences, à leurs trajectoires socioprofessionnelles ainsi qu'aux formes de socialisation familiale qui peuvent contribuer à la transmission de cette expérience.
Cette démarche vise à ne pas considérer la transmission des discriminations comme automatique : la recherche cherche au contraire à comprendre dans quelles circonstances une expérience vécue par les parents devient — ou non — une grille de lecture pour leurs enfants.
Les questions au cœur de la recherche
Le projet distingue plusieurs dimensions susceptibles de faire varier la manière dont les descendants perçoivent les discriminations. Leur propre trajectoire sociale et professionnelle peut jouer un rôle, notamment lorsque certains travaillent eux-mêmes à la SNCF. La recherche s'intéresse également à la transmission familiale de l'expérience du père et à la manière dont l'origine marocaine peut intervenir dans les façons de se définir et de se situer dans la société française.
Enfin, les modalités d'entrée dans la mobilisation sont elles-mêmes interrogées. Certains descendants accompagnent leur père, d'autres deviennent ayants droit ou rejoignent le mouvement par l'intermédiaire d'anciens collègues. L'enquête cherche ainsi à comprendre comment ces différentes expériences peuvent influencer leur perception du racisme, des discriminations et de l'action judiciaire.
Apports de la recherche
En étudiant les descendants plutôt que les seules victimes directes, cette recherche propose d'élargir l'analyse des effets du racisme et des discriminations. Elle interroge leur inscription dans les histoires familiales et la manière dont une injustice vécue dans le monde du travail peut continuer à produire des effets au-delà de la génération directement concernée.
Elle contribue ainsi à mieux comprendre les mécanismes par lesquels les discriminations sont perçues, nommées et éventuellement dénoncées, ainsi que le rôle que peuvent jouer les mobilisations collectives et judiciaires dans cette prise de conscience.
Pour aller plus loin
Narguesse Keyhani a également travaillé avec le sociologue Vincent-Arnaud Chappe sur la mobilisation judiciaire des cheminots marocains eux-mêmes. Leur article, publié en 2018 dans la Revue française de science politique, analyse la manière dont l'action en justice a participé à la constitution d'un collectif de plaignants.
Les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme, qui encouragent les jeunes chercheuses et chercheurs à mieux comprendre ces phénomènes, leurs formes et leurs évolutions.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient la production et la diffusion de connaissances afin de contribuer à la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme et d’éclairer les politiques publiques.
En savoir plus sur les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
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