Comment se construisent les représentations de « l’autre » ?

Focus

Mise à jour le 14/08/2026

Place des Fêtes le 10 décembre 2019

Comment se construisent les représentations de l'altérité juive chez des Françaises et Français descendants de l'immigration ? Dans une étude menée à Paris et en région parisienne, Giulia Fabbiano analyse les discours, les stéréotypes mais aussi les interactions quotidiennes de personnes dont les familles sont originaires de pays à tradition musulmane. Son enquête invite à dépasser les représentations homogènes et les oppositions communautaires pour mettre en évidence la diversité des trajectoires et le rôle du contexte dans la construction du rapport à l'autre.

Infos clés

Dispositif : Bourses Études de genre de recherche Antisémitisme et xénophobie
Chercheur-se : Viviane Albanga Giulia Fabbiano
Établissement : École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)
Étude : Étude des représentations de l'« altérité juive » chez les descendant(e)s d'immigrés originaires d'un pays à tradition musulmane
Discipline : anthropologie sociale
Terrain : Paris et région parisienne, notamment Place des Fêtes (19e arrondissement)
Rapport final : mars 2009

Interroger les représentations sans présupposer l'antisémitisme

Au début des années 2000, la France connaît une forte recrudescence des actes et menaces antisémites. Dans le débat public apparaît alors progressivement la figure des « jeunes issus de l'immigration » ou des « milieux arabo-musulmans », parfois présentés comme les nouveaux acteurs de cet antisémitisme.

Giulia Fabbiano choisit de déplacer la question. Plutôt que de chercher à démontrer l'existence d'un antisémitisme qui serait propre aux descendants d'immigrés originaires de pays à tradition musulmane, elle étudie la place occupée par les Juifs dans les processus de construction de soi et de représentation de l'autre.

L'objectif est notamment d'observer la présence et la circulation de stéréotypes et de préjugés, leur contexte d'expression, mais également les éventuels décalages entre les discours et les pratiques quotidiennes.

Une enquête menée à Paris et en région parisienne

Pendant un an, la chercheuse mène une enquête qualitative organisée autour de deux terrains complémentaires.

Le premier repose sur des entretiens avec 25 femmes âgées de 18 à 50 ans, descendantes d'immigrés originaires notamment du Maghreb, d'Afrique subsaharienne ou de Turquie. Entretiens individuels, récits de vie et groupes de parole permettent notamment d'étudier le rôle des trajectoires personnelles, de la transmission familiale, de la religion et du genre dans les représentations de l'altérité.

Le second volet prend la forme d'une enquête ethnographique à Place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris. La chercheuse y rencontre notamment 26 jeunes âgés de 14 à 22 ans et observe pendant plusieurs mois la vie quotidienne du quartier.

Des représentations qui ne sont jamais homogènes

L'un des principaux résultats de l'étude est l'impossibilité de réduire les personnes interrogées à une catégorie unique de « culture musulmane ».

Chez les femmes rencontrées, les représentations de l'altérité juive diffèrent fortement selon les trajectoires, les expériences, les appartenances revendiquées ou encore les situations dans lesquelles la parole est recueillie. La religion ou la transmission de valeurs familiales ne permettent pas, à elles seules, d'expliquer les positionnements observés.

Le contexte joue également un rôle déterminant. Dans les entretiens individuels, la référence aux Juifs est relativement peu présente. Elle devient davantage visible lors des discussions collectives, lorsque les participantes raisonnent en termes de « nous » et d'« autres » et comparent notamment la reconnaissance accordée aux différentes religions dans l'espace public.

À Place des Fêtes, observer les relations au quotidien

Le terrain de Place des Fêtes permet de confronter les représentations exprimées dans les discours aux relations réellement entretenues dans le quartier.

Malgré une présence juive visible à travers des commerces et des lieux religieux, les jeunes interrogés ont relativement peu de contacts avec les habitants juifs. L'école et le voisinage peuvent néanmoins favoriser les rencontres : ceux qui ont fréquenté des établissements accueillant davantage d'élèves juifs témoignent ainsi de relations plus nombreuses.

L'étude ne relève pas dans le quartier d'explosion de violences antisémites ou xénophobes. Les relations de voisinage peuvent au contraire être marquées par la confiance et la proximité. Cette coexistence n'empêche cependant pas l'existence de frontières symboliques et la circulation de stéréotypes.

Quand les mots révèlent des frontières invisibles

Dans les échanges entre jeunes, des termes et plaisanteries reposant sur des catégories ethniques ou religieuses peuvent circuler sans nécessairement être perçus comme hostiles par ceux qui les emploient.

Pour la chercheuse, ces usages ne sont pourtant pas anodins : ils témoignent de l'existence d'un imaginaire racialisé de l'autre, susceptible de changer de sens selon le contexte et les relations entre les personnes. Des représentations similaires peuvent également apparaître lorsqu'il est question des relations amoureuses et des unions, alors même que les familles concernées entretiennent par ailleurs de bonnes relations quotidiennes.

Dépasser l'opposition entre « communautés »

L'étude montre finalement que la représentation de l'altérité juive ne suit pas une logique unique. Elle peut aller du dialogue et de la proximité à la distanciation, à la concurrence ou au rejet.

Ces positionnements dépendent de multiples facteurs : trajectoire personnelle, expérience sociale, relations familiales, niveau d'instruction, engagement associatif, rapport à la religion ou encore contexte dans lequel les personnes s'expriment. Lorsque des stéréotypes antisémites apparaissent, la chercheuse souligne par ailleurs qu'ils reprennent souvent des représentations bien plus largement diffusées dans la société et ne sont pas propres aux seuls « milieux arabo-musulmans ».

La recherche met ainsi en garde contre une lecture qui opposerait mécaniquement des groupes homogènes. Elle montre au contraire combien les catégories communautaires peuvent elles-mêmes contribuer à produire les frontières qu'elles prétendent simplement décrire.

Consulter la thèse

Les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme, qui encouragent les jeunes chercheuses et chercheurs à mieux comprendre ces phénomènes, leurs formes et leurs évolutions.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient la production et la diffusion de connaissances afin de contribuer à la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme et d’éclairer les politiques publiques.
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