Comment l’antisémitisme émerge-t-il en France à la fin du XIXᵉ siècle ?

Focus

Mise à jour le 12/08/2026

L’antisémitisme français de la fin du XIXᵉ siècle s’explique-t-il uniquement par le contexte national ? Dans sa thèse d’histoire, Damien Guillaume revient sur les années qui précèdent la publication de La France juive d’Édouard Drumont en 1886. En replaçant la France dans un contexte européen marqué par les persécutions et les débats autour des populations juives, il montre comment les événements survenus en Allemagne, en Roumanie ou en Russie participent à la transformation des représentations et des discours en France.

Infos clés

Dispositif : Bourses de recherche sur la xénophobie et l'antisémitisme
Chercheur-se : Damien Guillaume
Établissement : École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Laboratoire : Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron (CESPRA)
Statut : thèse soutenue (2019)
Discipline : histoire

Remonter aux années qui précèdent Drumont

L’histoire de l’antisémitisme français de la fin du XIXᵉ siècle est souvent associée à Édouard Drumont et au succès de son ouvrage La France juive, publié en 1886. Damien Guillaume choisit de remonter quelques années en arrière pour étudier une période moins connue, située approximativement entre 1878 et 1884.

Son objectif est de comprendre comment la société française reçoit alors les premières manifestations européennes explicitement qualifiées d’« antisémitiques » et comment ces événements contribuent à réactiver en France ce que les contemporains désignent comme la « question juive ».

La recherche invite ainsi à ne pas considérer la naissance de l’antisémitisme français comme un phénomène strictement national, mais à l’inscrire dans une histoire européenne faite de circulations d’informations, de représentations et de discours.

Une « question juive » progressivement pensée à l’échelle européenne

Tout au long du XIXᵉ siècle se construit en Europe occidentale une représentation de la « question juive » comme un problème situé principalement à l’Est du continent. La situation des populations juives en Pologne, en Russie ou en Roumanie suscite ainsi de nombreux commentaires en France.

Plusieurs événements jouent un rôle particulièrement important dans ce processus. Les débats sur l’émancipation des Juifs de Roumanie lors du Congrès de Berlin de 1878, puis les violences antijuives perpétrées en Russie en 1881 et 1882, connaissent un large retentissement international. Dans le même temps, un mouvement revendiquant lui-même le qualificatif d’« antisémitique » se développe en Allemagne.

Pour Damien Guillaume, la rencontre de ces différentes actualités contribue à transformer la manière dont la présence juive est pensée en France et à faire émerger une « question juive » désormais envisagée à l’échelle européenne.

La France se croit longtemps à l’abri de l’antisémitisme

La recherche met en évidence une représentation alors très présente dans les discours français : l’antisémitisme serait d’abord un problème étranger.

Face aux manifestations d’hostilité antijuive en Allemagne, certains commentateurs français opposent volontiers un modèle français supposément plus égalitaire à une société allemande jugée davantage marquée par les préjugés. Dès 1872, la presse peut ainsi présenter la haine des Juifs comme un phénomène dont la France aurait presque entièrement réussi à se débarrasser.

Cette « bonne conscience » française devient pourtant de plus en plus difficile à maintenir au début des années 1880. Des publications et des groupes explicitement hostiles aux Juifs apparaissent en France avant même le succès de Drumont. Ils restent relativement marginaux, mais constituent les premiers signes d’une agitation proprement française.

Des défenseurs des Juifs eux-mêmes traversés par des ambiguïtés

L’un des apports importants de la thèse consiste toutefois à ne pas réduire cette histoire à l’opposition entre antisémites et défenseurs des Juifs.

Damien Guillaume montre que certains responsables, intellectuels ou journalistes attachés au libéralisme et à l’égalité des droits peuvent condamner explicitement l’antisémitisme tout en reprenant parallèlement des représentations négatives ou stéréotypées des populations juives, en particulier lorsqu’ils évoquent les Juifs d’Europe orientale.

Ces contradictions conduisent le chercheur à parler d’« équivoques libérales » : une défense de l’égalité juridique peut coexister avec des préjugés ou avec l’idée que certaines populations juives constitueraient malgré tout un problème social particulier. Ces discours ne doivent pas être confondus avec ceux des mouvements antisémites, mais ils montrent que les frontières idéologiques de l’époque sont beaucoup moins nettes qu’une opposition entre « pour » et « contre » les Juifs pourrait le laisser penser.

L’apparition même du mot « antisémitisme » transforme le débat

La recherche accorde également une attention particulière au vocabulaire. Le terme « antisémitique » se diffuse en France à partir de la fin des années 1870, initialement pour décrire ce qui se passe en Allemagne, avant d’être progressivement appliqué à d’autres contextes.

Pour Damien Guillaume, cette nouvelle catégorie contribue elle-même à polariser le débat. Désigner certaines positions comme « antisémites » tend progressivement à faire apparaître une opposition entre partisans et adversaires des Juifs, alors que les prises de position réelles sont souvent plus contradictoires et difficiles à classer.

L’historien invite donc à utiliser ces catégories avec prudence et à ne pas appliquer mécaniquement aux acteurs du XIXᵉ siècle des distinctions construites ensuite. Dans sa conclusion, il souligne précisément la nécessité de ne pas raconter cette histoire « en noir et blanc ».

Une histoire française qui ne peut être séparée de l’Europe

Au terme de cette recherche, les débuts de l’antisémitisme en France apparaissent comme le produit d’interactions constantes entre phénomènes nationaux et européens.

Les premières organisations antisémites françaises cherchent elles-mêmes à tirer parti de l’actualité étrangère. Les événements d’Allemagne, de Russie ou de Roumanie alimentent les discours français et contribuent à faire évoluer les représentations collectives, même si l’antisémitisme qui se développe ensuite en France acquiert ses propres caractéristiques.

Cette perspective européenne permet ainsi de mieux comprendre la période précédant l’essor de l’antisémitisme politique français et de mettre en évidence la complexité des discours, des circulations et des représentations qui accompagnent son apparition.

Consulter la thèse

Les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme

Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme, qui encouragent les jeunes chercheuses et chercheurs à mieux comprendre ces phénomènes, leurs formes et leurs évolutions.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient la production et la diffusion de connaissances afin de contribuer à la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme et d’éclairer les politiques publiques.
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