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Reportage

« Entre filles, c'est la force »

Mise à jour le 06/09/2021
Depuis qu’elles ont découvert le ballon orange, elles ne quittent plus le terrain. Grâce à l’association Ladies and Basketball, Diouma, Macira, Beila et Bahba ont trouvé un groupe, une famille, des modèles. Sur le playground, elles la jouent collectif. Dribblant les difficultés pour marquer des points dans la vie.
« Le basket m’a sauvé la vie. » Elle pose chacun de ses mots, puis sourit. C’est l’heure où le soleil slalome entre les tours en U du quartier Curial-Cambrai dans le 19e arrondissement. En ombre chinoise, un panier de basket et 6 000 habitants, répartis dans dix-sept immeubles au nord-est de la capitale. Érigée il y a presque trente ans, la plus grande cité de Paris abrite aujourd’hui ce terrain comme un petit joyau au milieu des étages interminables. Au bout de la rue bordée de palmiers, un peu au sud de Rosa Park, ce quartier presque flambant neuf sorti de terre avec son tram et ses enseignes. Macira, tout juste 20 ans, vient de Bagnolet ce jour-là pour faire swinguer les paniers avec les autres filles de l’association Ladies and Basketball. Ladies ? « C’est plus qu’être basketteuse. C’est être actrice de sa propre vie, et celle des autres, que ce soit sur le terrain ou dans les études. Le but, c’est d’être la meilleure possible et de permettre aux autres de l’être aussi », lâche Macira, d’un trait.
Ladies and basketball
Macira, originaire de Bagnolet : « Le but, c’est d’être la meilleure possible et de permettre aux autres de l’être aussi. »
Pierre-Emmanuel Rastoin
La jeune femme a toujours voulu s’améliorer. Plus jeune, elle pratique la lutte. L’exigence, la précision, le dépassement de soi. Elle s’accroche, se donne à fond. Elle joue les régionales, se projette déjà bien plus haut. Mais lors d’un match important, elle échoue. « J’ai vécu la défaite seule, c’était trop dur. J’ai pleuré pendant un mois. » Elle pense alors à renoncer au sport, jusqu’au moment où elle découvre le basket. Ce sport collectif où l’on se soutient et dans lequel on partage victoire comme défaite la séduit. Elle s’échappe du quotidien, elle trouve un soutien, comme une nouvelle famille. « Bon, forcément j’ai des qualités », sourit celle qui mesure 1,75 m. Mais sa persévérance est mise à rude épreuve. Elle enchaîne les blessures graves, d’abord le tendon rotulien, puis les croisés. « Je pensais à tout ce que j’avais sacrifié pour m’entraîner : les sorties, les grasses matinées du samedi matin… » L’espoir de passer pro s'envole. Mais grâce aux Ladies and Basketball, Macira remonte la pente. « J’ai eu du soutien de toute l’équipe, je n’étais pas seule. » Au sein du collectif, elle s’épanouit et trouve sa place.

Terrains de retrouvailles

Comme elle, quinze filles, âgées de 10 à 20 ans, se la jouent ladies du basket. Diouma, Macira, Beila, Bahba et les autres s'entraînent à Curial. Certaines habitent le quartier, d’autres résident un peu plus loin. « Moi, je vis à la Banane, parce qu’on a un immeuble qui a une forme de banane », explique Fatoumata, 17 ans, en référence au quartier des Amandiers dans le 20e. Qu’elles viennent de Paris ou d’ailleurs, les filles se retrouvent ici le week-end ou le mercredi. Ce jour-là, elles partagent le terrain de basket avec une autre association, de garçons celle-là, pendant que les minots tapent dans le ballon rond sur le terrain contigu.
« Dans le 19e, il y a vraiment une culture basket. Les jeunes se motivent, on a des terrains qui sont emblématiques. Les choses vont très vite, le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux », résume Falassa Diarra, l’une des cofondatrices de Ladies and Basketball. L’association a vu le jour en 2014, un an après le All Parisian Games. Cette compétition mixte aura contribué à populariser le basket à Paris, avec ses légendes américaines comme Michael Jordan, Kobe Bryant (décédé l’année dernière) ou LeBron James, et ses valeurs de partage, d’effort et de mérite. Dans la foulée, des playgrounds archistylés « en cage », comme aux États-Unis, sont rénovés à Stalingrad, sous l’impulsion des joueurs et du budget participatif de la Ville de Paris.
Ladies and basketball
Dans le quartier Curial-Cambrai (19e arrondissement), les 15 ladies, âgées de 10 à 20 ans, pratiquent assidûment le basketball.
Pierre-Emmanuel Rastoin

Sport de show

Pour les ladies, Kobe Bryant ou pas, le basket n’est pas un sport de fillettes. Sneakers aux pieds, bas de jogging, Diouma lâche sa veste en jean cintrée et son sac à main en similicuir croco – dans lequel elle a rangé son portable à coque à paillettes – et dribble. Découvrant un tee-shirt de son équipe fétiche, les Bengals d’Idaho State. « C’est un sport de show ! », rigole la joueuse. C’est sur le terrain qu’elle fait son show et trouve sa place. Cette petite bombe d’énergie aime avoir le temps d’analyser le jeu qui pourtant, pour un néophyte, va à cent à l’heure. « On peut se faire confiance. Lorsque quelque chose ne va pas sur le terrain, ça se voit. On est obligé de communiquer. » Partage, confiance, empathie, autant de qualités que l’on développe sur le terrain comme en dehors.
Face à leur maîtrise, les garçons commencent doucement à les regarder autrement, et, parfois, à leur céder le terrain. « Ils partent du principe qu’ils sont plus forts que nous alors que rien ne dit que je suis moins forte qu’eux », s’exclame Fatoumata. Rien en effet. Pourtant, les filles sont encore minoritaires dans la pratique des sports collectifs. Selon l’Insep, elles représentent seulement 20 % du 1,4 million de joueurs de basketball. Et d’après une étude de l’association Attitude Prévention, menée en collaboration avec l’Irmes (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport), à 14 ans, elles sont deux fois plus nombreuses que les garçons à abandonner le sport.

De la cité aux start-up

Veste en wax, tresses et perles, Kadiatou Tapily est l’une des cinq coachs des Ladies and Basketball. Son histoire avec le basket commence dès son plus jeune âge. Avec le ballon orange, c’est le crush immédiat. Elle est même repérée pour un sport étude, mais sa mère, qui élève seule la famille, n'en démord pas : tu feras ce que tu veux, ma fille… tant que tu deviens médecin ou avocate ! À la fac, la jeune femme abandonne le sport. Grave erreur, selon elle : elle perd un allié précieux pour son équilibre et son bien-être. À son arrivée à Paris, elle reprend. Après sa rencontre avec Syra Sylla, la créatrice de Ladyhoop, un blog consacré à l’actu du basket féminin, toutes deux décident, aux côtés d’autres fans de basket — Vanina Dorla, Falassa Diarra et Mégane Jean-Alphonse —, de « casser les barrières » et de montrer aux plus jeunes que l’on peut réussir, même si l’on vient d’un quartier sensible. Elles s’engagent à accueillir toutes les femmes, de 7 à 77 ans, qui veulent découvrir ce sport… L’occasion de se bouger, de faire bouger les lignes aussi.
Ladies and basketball
Falassa Diarra (à gauche) et Kadiatou Tapily (à droite) encadrent la team.
Pierre-Emmanuel Rastoin
« Les petites ne comprenaient pas comment l’on peut devenir avocate lorsqu’on est noire et que l’on a grandi en banlieue. J’ai dû expliquer que l’on n’est pas obligé de ressembler à Michelle Obama et d’être habillée en tailleur pour exercer ce métier », raconte Kadiatou Tapily, aujourd’hui juriste spécialisée dans le droit des start-up, et qui a pris en stage quelques-unes des filles avec l’ambition de les emmener à l’une de ses plaidoiries.

Passes décisives

Depuis, l’association est lauréate du programme Paris Sportives, un appel à projets de la Ville pour inciter les femmes à investir l’espace public. Macira, étudiante en prépa, a « plein de projets ». Aux côtés des Ladies, elle a organisé une exposition sur un terrain de basket pour faire le lien entre sport et société, lutter contre les préjugés et permettre à tous d’accéder aux codes du musée. « On a aussi organisé un tournoi avec des filles sur le terrain, explique-t-elle, fière. Et là, on réfléchit à un deuxième sujet d’expo. » Aujourd’hui, celle qui s’interrogeait sur son avenir veut désormais devenir Officiel de table de marque (OTM) pour assister les arbitres lors des rencontres. « J’ai compris que ce n’est pas parce que je ne pouvais pas jouer à un haut niveau que je ne pouvais pas faire carrière dans ce sport. » Parce que sur le terrain comme dans la vie, chaque passe peut être décisive.

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