Après la Shoah, comment les réseaux de solidarité juifs se reconstruisent-ils en France ? | Recherche
Mise à jour le 24/09/2026
Après la Shoah, des organisations juives américaines participent à l'aide aux survivants et réfugiés en Europe. L'historienne Constance Pâris de Bollardière étudie l'action du Jewish Labor Committee, une organisation ouvrière juive américaine qui mobilise ses réseaux pour apporter en France une aide sociale, politique et culturelle entre 1944 et 1948.
Infos clés
Dispositif : Bourses de recherche sur la xénophobie et l'antisémitisme
Chercheur-se : Constance PÂRIS DE BOLLARDIERE
Établissement : École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
Laboratoire : Centre de recherche historique (CRH)
Statut : thèse soutenue (2017)
Discipline : histoire contemporaine
Présentation
Créé à New York en 1934, le Jewish Labor Committee (JLC) est une organisation ouvrière juive engagée contre le nazisme et l'antisémitisme. Une grande partie de ses fondateurs sont issus du Bund, mouvement socialiste juif né à la fin du XIXe siècle dans l'Empire russe, attaché à la défense des travailleurs et de la culture yiddish.
Après la Shoah, le JLC mobilise ses réseaux transatlantiques pour venir en aide aux Juifs en Europe. La France occupe une place particulière : elle est à la fois un pays d'installation et un lieu de transit pour de nombreux survivants venus notamment de Pologne et des camps de personnes déplacées. À Paris, le JLC s'appuie notamment sur l'Arbeter Ring (Cercle ouvrier), société de secours mutuel issue du mouvement bundiste.
Constance Pâris de Bollardière étudie ces solidarités entre 1944 et 1948. Son travail interroge aussi la manière dont des socialistes yiddishistes installés aux États-Unis maintiennent des liens politiques et culturels avec leurs homologues européens et participent, à distance, aux transformations du monde juif de l'après-guerre.
Méthodologie
Cette recherche s'inscrit dans une approche historique et transnationale des migrations. Pour comprendre le fonctionnement des réseaux reliant les États-Unis et la France, la chercheuse étudie notamment les correspondances, la presse, les transferts financiers et les rencontres entre les différents acteurs. Ces sources lui permettent d'analyser aussi bien l'organisation concrète de l'aide que ses dimensions sociales, politiques et culturelles.
L'étude porte particulièrement sur Paris, où se trouvent plusieurs des organisations concernées et où transitent de nombreux migrants. Le projet initial accorde notamment une place importante aux correspondances échangées entre New York et Paris, qui permettent de suivre au plus près les enjeux économiques, sociaux et politiques auxquels sont confrontés les acteurs.
La chercheuse bénéficie par ailleurs d'une connaissance directe des archives du mouvement bundiste français : dans le cadre d'une convention Cifre menée auparavant au Centre Medem-Arbeter Ring, elle a participé au classement, à la préservation et à la communication des archives et photographies de l'association.
Principaux enseignements
La recherche met d'abord en évidence le rôle des réseaux de solidarité déjà constitués avant la guerre. Le Jewish Labor Committee soutient les bundistes présents en France depuis l'avant-guerre par l'intermédiaire de l'Arbeter Ring, puis apporte son assistance aux réfugiés bundistes arrivant notamment de Pologne et des camps de personnes déplacées à partir de l'été 1946.
Mais l'action du JLC dépasse progressivement ce seul réseau militant. L'organisation participe à des réseaux d'entraide plus larges au sein du monde juif, en soutenant différentes structures d'aide sociale en France. La recherche s'intéresse alors aux relations qui se nouent entre organisations, donateurs américains et bénéficiaires en France, ainsi qu'aux différentes conceptions de l'aide sociale qu'elles mettent en œuvre.
Cette reconstruction possède également une forte dimension politique. Dans le contexte des débuts de la guerre froide, le JLC soutient des socialistes et des syndicalistes français tout en cherchant à adapter l'héritage politique du Bund aux transformations du monde juif de l'après-guerre.
Enfin, l'aide est aussi culturelle. Après la destruction d'une grande partie du monde yiddish européen, la transmission de cette culture constitue un enjeu majeur. Le JLC participe à des initiatives culturelles et éducatives en France, dans un contexte où les militants s'interrogent sur les possibilités de reconstruire et de faire vivre une culture yiddish désormais minoritaire.
Apports de la recherche
En étudiant les liens entre les États-Unis et la France, cette recherche montre que l'aide apportée après la Shoah ne peut pas être comprise uniquement à l'échelle nationale. Personnes, informations, financements et pratiques de solidarité circulent de part et d'autre de l'Atlantique, au sein de réseaux constitués parfois bien avant la guerre.
Elle permet également d'aborder la reconstruction dans toute sa diversité. Aux besoins matériels et sociaux s'ajoutent des enjeux politiques, migratoires et culturels : accueillir des réfugiés, financer des organisations, maintenir des solidarités militantes, mais aussi préserver et transmettre une culture yiddish profondément fragilisée par la Shoah.
La recherche éclaire enfin la place de Paris dans ces circulations. Dans l'immédiat après-guerre, la capitale constitue à la fois un lieu d'installation et de transit pour des migrants juifs et un espace important pour les organisations et les acteurs étudiés. Le Marais, Belleville et Montmartre figurent notamment parmi leurs principaux lieux d'implantation.
Pour aller plus loin
La recherche soutenue par la Ville de Paris s'est poursuivie dans la thèse de Constance Pâris de Bollardière, soutenue à l'EHESS en 2017, sous le titre « La pérennité de notre peuple » : Une aide socialiste juive américaine dans la diaspora yiddish, le Jewish Labor Committee en France (1944-1948).
Ses travaux ont également donné lieu à plusieurs publications. Dans son rapport remis à la Ville, elle mentionne notamment un article consacré au Jewish Labor Committee et à la reconstruction de la culture yiddish dans la France de l'immédiat après-guerre, ainsi qu'un travail sur l'écrivain yiddish Yankev Pat et la culture yiddish à Paris entre 1944 et 1948.
En 2015, elle a également participé comme co-commissaire scientifique à la préparation de l'exposition Après la Shoah. Rescapés, réfugiés juifs, 1944-1947, présentée au Mémorial de la Shoah à partir de janvier 2016.
Les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
Cette recherche a bénéficié du soutien de la Ville de Paris dans le cadre des Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme, qui encouragent les jeunes chercheuses et chercheurs à mieux comprendre ces phénomènes, leurs formes et leurs évolutions.
À travers ce dispositif, la Ville de Paris soutient la production et la diffusion de connaissances afin de contribuer à la lutte contre le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme et d’éclairer les politiques publiques.
En savoir plus sur les Bourses de recherche sur la xénophobie et l’antisémitisme
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