La construction sociale des individualités dans l’enfance

Focus

Mise à jour le 02/07/2026

Une fille lit un livre à l'ombre en extérieur
Docteure en sociologie, Laure Sève étudie la construction des enfants en tant qu’individus, à travers les normes et les valeurs transmises dans le cadre familial.
Publié en mars 2026 sous la direction de Ghislain Leroy, l’ouvrage Penser l'enfant comme individu : un défi sociologique rassemble plusieurs contributions de chercheurs en sciences sociales, qui interrogent la conception sociologique de l’enfance, ainsi que la place de l’enfant au sein du monde social (Cf. encadré en fin de rubrique).
Au sein de cet ouvrage, Laure Sève présente les enseignements de ses travaux de recherche dans un article intitulé « Comment apprend-on à être “à part” ? Construction familiale des manières socialement différenciées d’“être individu” ».
Laure Sève est docteure en sociologie de l’Université Toulouse Jean Jaurès et membre du laboratoire UTOPI (Unité de recherche Transitions Organisations Politiques Inégalités). Ses travaux portent sur les socialisations enfantines et la construction sociale des individualités. Laure Sève a soutenu en 2026 une thèse intitulée «"Être soi". La construction sociale des individualités dans l'enfance ».

Présentation de l’étude

L’article de Laure Sève s’appuie sur ses travaux de thèse, explorant la construction des individualités dans l’enfance, à travers l’analyse des socialisations enfantines dans le cadre familial. Ces recherches reposent sur une enquête de terrain réalisée auprès de 32 familles issues de milieux sociaux contrastés, au sein desquelles se trouve au moins un enfant âgé de 8 à 12 ans. Des entretiens ont été réalisés par la sociologue, auprès des parents et des enfants.
Laure Sève étudie ainsi la sociogenèse de certaines dispositions chez l’enfant : les dispositions (ou au contraire les indispositions) à l’activité solitaire, à parler de soi, à se sentir singulier et à donner un avis personnel. L’analyse se concentre sur certaines pratiques particulièrement révélatrices de ces dispositions : l’usage de la chambre, l’habillement, les activités extrascolaires, l’utilisation du temps libre ainsi que les pratiques discursives des enfants.

Faire (ou non) des choses seul : sociogenèse d’une disposition à l’activité solitaire

À travers l’analyse de l’usage de la chambre, cette étude démontre que la disposition à l’activité solitaire fait l’objet d’une socialisation différenciée, qui s’inscrit dans des conditions matérielles d’existence.
Dans les classes moyennes et supérieures, les enfants sont incités à agir seuls et à utiliser leur chambre de manière individuelle. Les activités solitaires font l’objet d’un apprentissage, à travers l’instauration de « temps calmes » et de moments « à soi ». Certaines activités solitaires telles que le travail scolaire, la lecture ou les activités créatives sont particulièrement encouragées.
À l’inverse, dans les classes populaires, la socialisation reçue par les enfants valorise davantage les activités collectives et les liens familiaux. La chambre est moins investie comme un lieu d’expression de l’individualité de l’enfant. Elle est souvent partagée, en raison de l’exiguïté des logements. Les enfants passent beaucoup de temps avec leurs frères et sœurs, ainsi que leurs parents, en particulier si ceux-ci sont inactifs. S’isoler dans sa chambre peut être perçu négativement, car cela limite le contrôle parental. La régulation des comportements se fait, en effet, davantage par le contrôle direct dans les milieux populaires, alors qu’elle passe par l’auto-contrainte et l’intériorisation des règles dans les classes moyennes et supérieures.

Vouloir (ou non) être différent : sociogenèse des enjeux de distinction dans l’enfance

Le fait de se revendiquer comme singulier et de cultiver son individualité fait également l’objet d’un apprentissage via des pratiques socialisatrices, qui varient selon les contextes sociaux.
Les parents des classes moyennes et supérieures encouragent la différenciation de leurs enfants, en les incitant à parler d’eux, à développer leurs propres goûts, voire à être meilleur que les autres. Des ressources économiques et temporelles sont investies pour permettre aux enfants de faire des activités distinctes de leurs frères et sœurs, ou de choisir leurs propres vêtements. Dans le pôle culturel des classes moyennes et supérieures, cette logique de différenciation s’inscrit dans un objectif de bien-être émotionnel et de réussite future de l’enfant, alors que les fractions économiques développent plutôt cette distinction dans un esprit de compétition. Les entretiens montrent également que les enfants issus de ces milieux revendiquent eux-mêmes leur singularité par rapport à leurs pairs et ont une forte propension à se mettre en valeur dans leurs pratiques discursives. La capacité à se mettre en valeur, ainsi que l’esprit de compétition, sont particulièrement valorisés chez les garçons, notamment dans le domaine du sport.
Au sein des milieux populaires, les enfants sont davantage encouragés à être « comme tout le monde ». L’identification et la ressemblance aux pairs ou aux membres de la famille sont valorisées par les parents. Avoir les mêmes goûts, les mêmes activités ou les mêmes vêtements que les autres enfants n’est pas perçu comme problématique. Certaines familles reconnaissent néanmoins la légitimité de l’individualisation et de la différenciation des enfants, mais ne parviennent pas nécessairement à les mettre en œuvre, faute de moyens ou de temps.
Enfin, les identifications et qualificatifs employés par les parents dans leurs pratiques discursives, qui sont ensuite intériorisées par les enfants, varient selon les classes sociales. Par exemple, les parents de milieux populaires utilisent plus souvent des qualificatifs valorisant la bonne insertion sociale de leur enfant, à l’instar de l’adjectif « gentil », alors que dans les classes moyennes et supérieures, les parents utilisent des qualificatifs distinctifs et individualisants, qui valorisent leur enfant comme « à part » ou « plein de caractère ». Les différentes identifications de l’enfant peuvent donc apparaître comme plus ou moins légitimes selon le milieu social.
La sociologue précise que les exemples cités dans cet article constituent les cas les plus saillants, mais que les pratiques familiales s’inscrivent en réalité dans un continuum. Il existe en effet des nuances et des situations intermédiaires au-delà de la typologie proposée dans cette étude.
Penser l'enfant comme individu : un défi sociologique
Publié en mars 2026 sous la direction de Ghislain Leroy, cet ouvrage réunit douze sociologues et un anthropologue d’horizons théoriques divers afin d’engager des réflexions sur les liens entre enfance et individualité, à partir de leurs terrains de recherche respectifs. Les chercheurs entendent concevoir l’enfant comme un sujet doté d’une capacité d’action, tout en prêtant attention aux processus de socialisation et aux inégalités sociales. Les travaux présentés interrogent notamment les processus contemporains d’individualisation et la manière dont la société actuelle valorise l’autonomie et la subjectivisation dès l’enfance. L’ouvrage analyse dans un premier temps l’individu-enfant dans le cadre scolaire, avant de s’intéresser à la place de l’enfant dans la famille et la société.

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