Cinq questions à Monique Busquet, auteure de l'ouvrage "Heureux dans son corps, heureux à la crèche"
Mise à jour le 30/06/2026
Psychomotricienne et formatrice, Monique Busquet est l’auteure de l’ouvrage Heureux dans son corps, heureux à la crèche. Elle y souligne l’importance du corps dans le développement de l’enfant, et met en lumière les pratiques professionnelles favorisant la qualité de l’attention au corps.
1 > Dans votre ouvrage, vous soulignez l’importance du corps dans le bien-être et le développement psychomoteur du jeune enfant. Pourriez-vous rappeler comment la vision du corps de l'enfant a évolué au fil du temps dans nos sociétés, et expliquer en quoi ce corps est central ?
Le jeune enfant a longtemps été vu sous le seul angle de ses besoins physiologiques : hygiène, alimentation, sommeil et considéré comme un être à « élever », dans le sens de « mettre debout et droit ou à dresser » (on retrouve par exemple des traces de youpalas ou chariots de marche dès le Moyen-Âge en occident et de façonnage du corps dans de nombreuses cultures). Il paraissait indispensable d’agir directement sur son corps pour qu’il sorte de son état de bébé, alors considéré comme « trop proche de l’animalité ou pas assez humain ».
Ainsi les adultes pensaient nécessaire d’exercer leur pouvoir sur l’enfant et sur son corps, « pour son bien ». De nombreuses pratiques témoignent de ces représentations : mettre l’enfant debout et le faire marcher, lui mettre des chaussures rigides pour que la cheville ne se déforme pas, chercher à « lui enseigner le contrôle des sphincters par des « séances pots », attendre de lui qu’il reste le plus « immobile et silencieux » pour ne pas déranger.
Progressivement le regard et les connaissances ont fortement évolué[1]. Grâce aux nombreux travaux menés par cliniciens et chercheurs, les processus de développement de l’enfant, à la fois psychoaffectifs et neurophysiologiques, sont mieux connus.
Aujourd’hui, le bébé est vu « comme une personne » et non comme un simple « objet de soins ». Il est reconnu dans son besoin vital de relations, dans sa capacité à communiquer et solliciter l’interaction.
Corps et psychisme sont également vus comme indissociables. C’est à travers ce que l’enfant vit et ressent dans son corps, que se construisent son sentiment de sécurité affective, la conscience de lui-même, la connaissance de son environnement, le développement de l’ensemble de ses capacités.
Ainsi, la qualité de ce qui lui est donné à vivre dans son corps participe à la connaissance de lui-même, à son bien-être, à l’ensemble de son développement moteur, affectif, relationnel et cognitif.
Le sentiment d’être bien dans sa peau s’accompagne du sentiment d’être bien dans sa tête.
[1]Par exemple, Rousseau, dans Émile ou De l'éducation, défend le respect du développement naturel et du rythme de l'enfant, ainsi que la liberté de mouvement, des principes qui préfigurent certaines conceptions contemporaines de la motricité libre.
2 > L’accompagnement de la motricité du jeune enfant dans les lieux d’accueil a beaucoup évolué au cours des dernières décennies. Quelles ont été les principales impulsions de ces transformations et comment se traduisent-elles concrètement dans les pratiques professionnelles actuelles ?
Les pratiques en petite enfance ont effectivement fortement évolué, depuis les années 70, en grande partie sous l’impulsion de deux pionnières : Janine Lévy, kinésithérapeute et Emmi Pikler, pédiatre.
Celles-ci ont développé des approches concrètes, s’appuyant à la fois sur l’observation des enfants, sur les connaissances des processus de neuromotricité et de la construction des liens d’attachement entre enfants et adultes.
Janine Lévy a œuvré dans les crèches et les pouponnières avec des enfants de zéro à trois ans, en particulier autour des étapes précédant la marche, qui constituent un socle pour la suite du développement de l’enfant. En reprenant la phrase de Maria Montessori « aide moi à faire seul », elle a développé une approche appelée « Eveil du Tout Petit » afin de favoriser la motricité autonome des enfants. Son objectif est de « mettre l’enfant en situation de faire par lui-même » plutôt que de lui faire faire.
Pour cela, elle a œuvré pour accompagner et former les professionnels, dans différents axes :
- Sortir les bébés des lits et des relax, les installer à plat dos au tapis, les laisser libres de leur mouvement pour découvrir leur corps, changer de posture, se déplacer, grimper et aller vers la marche, à leur rythme, dans des environnements adaptés.
- Penser les gestes de soins et de portage en favorisant les mouvements initiés par l’enfant, en s’ajustant à ce qu’ils expriment et à là où ils en sont dans leur développement.
- Organiser des moments individuels avec chaque bébé, développer le plaisir du mouvement dans un objectif d’une autonomie à la fois motrice et psychique.
Emmi Pikler a élaboré en premier lieu dans la pouponnière de Lóczy[1], puis en crèche, des pratiques s’appuyant sur les notions de sécurité affective, de solidité des liens d’attachement et de motricité libre. Elle a développé des outils permettant à la fois une grande qualité des temps de soins et cohérence des pratiques, des observations fines de chaque enfant reprises en équipe et des espaces et temps de jeu et motricité libre. Parmi ces outils, les plus connus et utilisés sont le tour de rôle (chaque enfant sait après quel enfant il mange, cela lui donne des repères qui lui permettent de continuer à jouer sereinement), la continuité des soins (c'est la même professionnelle qui prend soin de lui sur le temps du repas, du change et du couchage, afin de préserver une continuité de la relation), la référente (une professionnelle prend soin de l'enfant en priorité dès les premiers temps d'accueil, afin que celui-ci puisse créer un réel lien d'attachement avec celle-ci, avant de pouvoir progressivement se sentir en sécurité dans le lieu d'accueil et transférer la confiance aux autres adultes).
Ainsi, aujourd’hui, les pratiques actuelles des professionnels suffisamment formés sont fortement inspirées de ces approches, en accordant une place centrale aux rythmes de développement de l’enfant, aux notions de sécurité affective, à l’observation de chaque enfant, ainsi qu’à la qualité du portage et des gestes de soins. Ils ont également conscience de l’importance des explorations sensorielles et du mouvement libre, mais aussi du rôle du matériel et des aménagements proposés aux enfants.
Les professionnels ont appris qu’il n’est pas besoin de devancer, ni d’enseigner les étapes du développement de l’enfant, mais de les soutenir et accompagner. L’enfant apprend plus et mieux s’il explore par lui-même.
[1] La pouponnière de Lóczy en Hongrie a été fondée en 1946 par la pédiatre Emmi Pikler. Celle-ci a su y développer une organisation et des pratiques qui garantissent un développement le plus harmonieux possible des enfants accueillis, en évitant les carences alors fréquentes dans les institutions. En 1971, Myriam David et G. Appell y ont séjourné, ce qui leur a permis de s'inspirer du travail d’Emmi Pikler et d’en retransmettre l'esprit et les outils dans les pouponnières et crèches françaises.
3 > Vous rappelez dans votre livre que la qualité de l'accueil d'un enfant dépend de la relation qui s'établit entre l'enfant et l'adulte et qu'ainsi, le premier rôle des professionnels est de construire une relation avec chaque enfant accueilli. Pourriez-vous développer cette idée et nous expliquer ce qu’elle implique dans le quotidien des pratiques professionnelles ?
Le jeune enfant a un besoin vital d’interactions humaines. Il a, dès la naissance, une appétence particulière vers les visages et la voix humaine. Il s’en nourrit et se construit grâce à notre présence, notre regard et notre attention.
Le jeune enfant perçoit l’attention et les mouvements émotionnels de l’adulte. A travers son corps, et bien avant les paroles, il perçoit de façon très fine et profonde les intentions de l’adulte à son égard : « Je prends soin de toi, je porte attention à ce que tu ressens, je cherche à répondre au mieux à tes besoins, à soulager tes inconforts … ».
Il cherche la relation et y participe activement : les échanges de sourires, de regards, de babillages, sont déjà des temps de « tour de rôle », fondateurs des capacités à être ensemble et communiquer.
L’enfant a également besoin de l’adulte pour donner du sens à ce qu’il ressent dans son corps, autant les sensations que les émotions. Il a besoin que l’adulte voie ce que son corps manifeste, qu’il cherche à le décoder, et bien sûr puisse répondre à ses besoins de façon suffisamment ajustée. « Tu as l’air d’avoir faim, d’être fatigué, inquiet, triste … Tu as l’air curieux, surpris ou inconfortable, tu as entendu du bruit … ».
Ainsi, l’enfant a besoin que les professionnels soient conscients de l’importance de ces temps d’interactions et aient les moyens de s’engager dans ces échanges, de façon suffisamment individualisée. Chaque enfant, même celui qui est plus discret et sollicite peu, a besoin de sentir qu’il existe au sein d’un groupe, qu’il compte aux yeux des adultes et qu’il peut compter sur eux. Cela passe par des moments d’interactions et paroles qui lui soient directement adressées, en particulier dans les temps d’accueil, de change et de repas.
L’une des difficultés des métiers de la petite enfance est de pouvoir ainsi proposer des temps de suffisante proximité, tout en favorisant la liberté d’exploration, d’éloignement et d’autonomie de l’enfant.
4 > Plus spécifiquement, par quelles pratiques les professionnels peuvent-ils préserver et développer la qualité de l'attention au corps des enfants ?
Porter attention au corps des enfants, c’est à la fois se soucier de leur bien-être, des messages que nous leur envoyons, ainsi que de leurs possibilités de mouvement et d’explorations. Cela nécessite de penser ses gestes et les propositions faites aux enfants, d’avoir conscience de ses automatismes, et de les modifier dans une posture professionnelle.
Cela implique donc porter attention à nos modes de toucher, porter, soigner.
Avoir des mains respectueuses et rassurantes, sans prise de pouvoir, sans violence, sans intrusion, qui donnent à vivre à l’enfant les sensations tactiles nécessaires pour s’apaiser et se sentir bien dans son corps et son enveloppe peau.
Savoir porter pour apporter enveloppe, soutien sous la base et sentiment de sécurité. Un portage vers soi ou vers l’extérieur selon le besoin de l’enfant, qui le contienne sans l’emprisonner. Savoir que toucher et porter sont des réponses aux besoins de l’enfant et non des récompenses pour son plaisir ou celui de l’adulte.
Avoir des gestes respectueux, qui permettent à l’enfant de participer de façon active, selon là où il en est dans son développement, qui lui laissent le temps d’adhérer, de donner son accord.
Par exemple, pendant le repas, attendre que l’enfant ouvre la bouche et avance vers la cuillère suffisamment proche plutôt que de la lui introduire directement. Lui permettre de se préparer au mouchage, au lavage de nez, en confiance, dans ces temps de soins pas toujours agréables. L’accompagner à rouler délicatement sur le coté, pour le laver et changer sa couche.
Ces modes de faire sont importants au quotidien pour faire vivre profondément à l’enfant ce respect essentiel de son corps, de son intégrité, de son intimité et du développement de sa pudeur.
Ils lui envoient comme message que son corps est son corps, qu’il lui appartient, qu’il n’est pas au service des besoins ou du plaisir de l’adulte. Ainsi, l’enfant ne mange pas ni, ne doit contrôler ses sphincters pour faire plaisir aux adultes. Ces messages sont un des enjeux fondamentaux de nos pratiques envers les jeunes enfants.
5 > Enfin, quelle place le travail d’équipe occupe-t-il dans cet accompagnement du jeune enfant ? Quels leviers vous paraissent essentiels pour soutenir une réflexion collective autour des pratiques et de l’attention portée aux enfants ?
Les métiers de la petite enfance sont des métiers aux enjeux physiques et psychiques multiples. Les professionnels, fortement engagés dans leur travail, sont conscients de leurs responsabilités auprès des enfants.
Ils sont traversés par des mouvements émotionnels souvent intenses : ceux des enfants, les leurs, ceux des parents. Ainsi, ils peuvent fréquemment éprouver de la fatigue, des inquiétudes et parfois des sentiments d’impuissance, voire de culpabilité.
Afin de limiter les répercussions de ces émotions sur les enfants, les professionnels doivent bénéficier d’un travail d’équipe favorisant l’écoute, les échanges et la réflexion. Les temps de réunion sont nécessaires pour prendre du recul sur ce que les enfants vivent et sur le ressenti des professionnels.
Le travail et la réflexion en équipe doivent pouvoir apporter un réel soutien et favoriser l’organisation des tâches, dans un climat de confiance indispensable au questionnement des pratiques. Ainsi, le travail d’équipe peut permettre une réelle présence de chacun auprès des enfants, en déchargeant les professionnels de certaines de leurs préoccupations.
Bénéficier de temps de formation est également nécessaire, à la fois pour réactualiser les connaissances et pratiques et pour soutenir le sentiment d’utilité des professionnels.
Ainsi, un climat de bientraitance des adultes est essentiel pour une bientraitance des enfants.
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