Cinq questions à Olivier Thévenon
Interview
Mise à jour le 02/02/2026
Chef de l'Unité sur le bien-être des enfants au Centre de l'OCDE sur le bien-être, l'inclusion, la soutenabilité et l'égalité des chances (WISE), Olivier Thévenon revient sur les principaux enseignements du rapport de l’OCDE « Comment va la vie des enfants à l’ère numérique ? ».
Pour commencer, pourriez-vous présenter brièvement le sujet principal du rapport ?
Ce rapport a
été rédigé dans un contexte marqué par une préoccupation croissante : l’impact
des outils et médias numériques sur la santé mentale des jeunes, alors que leur
exposition commence de plus en plus tôt. Les débats sont intenses, car les
enjeux sont majeurs, et même le monde de la recherche, chargé d’éclairer ces
liens, est traversé par des divergences profondes et un débat scientifique
polarisé. Aux États-Unis, par exemple, Jonathan Haidt, dans son livre Anxious
Generation, pointe du doigt la diffusion des médias numériques comme l’une des
causes principales des problèmes de santé mentale chez les adolescents.
À
l’opposé, un groupe de chercheurs conteste cette thèse, arguant que les preuves
disponibles ne permettent pas d’établir un lien de causalité aussi direct.
Selon eux, la relation pourrait même être inverse : ce seraient plutôt les
enfants en situation de fragilité mentale ou sociale qui développeraient un
usage intensif, voire problématique, du numérique. Au niveau de la population
générale, les études montrent en réalité une association très faible entre
l’utilisation des outils numériques et le bien-être. Cela souligne la
complexité du sujet et la nécessité d’éviter les conclusions hâtives.
Ce débat
s’étend à d’autres domaines critiques : À l’école : Quel est l’impact des
smartphones et outils numériques sur l’attention, la concentration, les
apprentissages et les résultats scolaires des élèves ? Sur la santé physique :
Comment la place grandissante du numérique, dès le plus jeune âge, influence-t-elle
les activités physiques, les loisirs et même la qualité des interactions,
qu’elles soient virtuelles ou en face-à-face ?
Dans ce
contexte, le rapport « Comment va la vie des enfants à l’ère numérique » dresse
un panorama actualisé de la situation des enfants dans les pays de l’OCDE, à
partir des dernières données internationales. Son objectif ? Comprendre comment
les enfants évoluent dans un environnement numérique omniprésent, et surtout,
comment concilier protection et autonomie : comment leur permettre de tirer
profit des médias numériques, tout en les aidant à gérer les risques associés ?
Pour protéger, responsabiliser et soutenir les enfants dans l’ère numérique, il faut une approche multisectorielle, impliquant toute la société.
Le rapport
souligne un point essentiel : aucune solution ne peut venir d’un seul acteur.
Pour protéger, responsabiliser et soutenir les enfants dans l’ère numérique, il
faut une approche multisectorielle, impliquant toute la société : Les pouvoirs
publics, pour des politiques cohérentes ; Les plateformes numériques, pour des
environnements plus sûrs ; Les professionnels de la santé et de l’éducation,
pour un accompagnement adapté ; Les parents et les enfants, pour des usages
responsables et éclairés.
L’objectif ?
Agir sur tous les fronts : non seulement sur les risques en ligne, mais aussi
sur les vulnérabilités hors ligne — comme les inégalités sociales ou l’accès
aux ressources — pour Enfin, le rapport appelle aussi les pays à renforcer
leurs outils d’évaluation : il est crucial de mesurer en temps réel l’impact du
numérique sur les enfants et d’anticiper les nouveaux défis, dans un domaine où
les technologies évoluent à une vitesse vertigineuse.
Quels éléments ou résultats vous ont le plus surpris lors de l’analyse ou de la rédaction de ce rapport ?
Quatre
éléments m’ont particulièrement frappé — alors même que je suis moi-même parent
d’un adolescent — et dont je n’avais pas réellement conscience.
Les adolescents de 15 ans passent en moyenne 46 heures par semaine sur des outils numériques.
D’abord,
l’ampleur de la place du numérique dans le quotidien des jeunes. Les données
PISA 2022 montrent que les adolescents de 15 ans passent en moyenne 46 heures
par semaine sur des outils numériques, à des fins éducatives ou de loisirs — 37
heures en France. Environ 60 % des adolescents dans l’OCDE (58 % en France)
déclarent utiliser des écrans au moins deux heures par jour pour leurs loisirs,
soit plus que les deux heures recommandées par l’OMS. Plus d’un sur quatre
passe au minimum trois heures par jour sur les jeux vidéo (36 % des garçons).
Et ce qui m’a sans doute le plus surpris, c’est la diffusion du smartphone dès
l’âge de 10 ans : près de 40 % des enfants de 10 ans en France en possèdent
déjà un, et près de 70 % dans les pays de l’OCDE pour lesquels les données
existent.
Deuxième
constat, moins surprenant mais très marqué : la forte dimension genrée des
usages numériques. Les garçons sont davantage exposés aux troubles liés aux
jeux vidéo, tandis que les filles sont plus vulnérables aux usages
problématiques des réseaux sociaux. Elles sont aussi beaucoup plus souvent
victimes de cyberharcèlement ou confrontées à des contenus inappropriés,
offensants ou discriminatoires, ou encore à la diffusion non consentie
d’informations les concernant. Un chiffre particulièrement marquant : en 2022,
environ 46 % des adolescents dans l’OCDE qui utilisaient les réseaux sociaux
disaient le faire « souvent » pour échapper à des sentiments négatifs. Les
recherches montrent aussi que les motivations d’usage (connexion sociale,
comparaison, gestion des émotions…), ainsi que le type d’activité (active ou
passive), influencent fortement leurs expériences en ligne.
Troisième
point, plus inattendu : l’importance des vulnérabilités hors ligne. Des
facteurs tels que le manque d’activité physique, des difficultés
comportementales, la faiblesse des liens sociaux, des environnements familiaux
difficiles ou un faible bien-être psychologique augmentent le risque d’usages
excessifs ou problématiques. L’usage problématique et le mal-être se renforcent
mutuellement. Par exemple, un adolescent peut utiliser les réseaux sociaux pour
atténuer un sentiment de solitude ; mais cet effet positif s’estompe
rapidement, et la solitude peut augmenter le lendemain, alimentant un cercle
vicieux. Les réseaux sociaux peuvent aussi amplifier le stress et les
comportements addictifs, notamment chez les jeunes déjà vulnérables — qu’il
s’agisse de mineurs issus de minorités ou de ceux qui utilisent le numérique
pour échapper à des difficultés hors ligne.
Enfin, un
point qui m’a plutôt rassuré : le niveau de maturité et de lucidité de nombreux
enfants et adolescents. Beaucoup ont une vraie conscience des risques, des
codes sociaux en ligne et des comportements problématiques — souvent davantage
que leurs parents. Ils savent décrypter ce qui se passe sur les réseaux, où «
les codes ont changé », et les adultes se trompent parfois lorsqu’ils
interprètent ces échanges avec leurs propres repères. Cette observation
souligne une conviction forte : pour élaborer des politiques de protection et
de soutien dans les environnements numériques, il est indispensable d’intégrer
réellement la perspective, l’expérience et l’expertise des enfants et des
adolescents.
Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux enjeux liés au numérique pour les enfants ?
L’un des
principaux enjeux aujourd’hui est de dépasser la logique d’accumulation
d’interdictions qui pèse de plus en plus sur les enfants : interdiction des
réseaux sociaux jusqu’à 16 ans, interdiction des smartphones à l’école, et
même, dans certains débats, l’idée d’en interdire la possession individuelle
jusqu’à un certain âge. Ces mesures sont compréhensibles dans le contexte
actuel : nous ne maîtrisons pas encore bien tous les risques, et nous
n’arrivons pas à garantir que les environnements numériques soient réellement
sûrs pour les mineurs.
C’est précisément là que se situe l’enjeu essentiel : créer des espaces numériques sûrs.
Mais cette stratégie a ses limites. D’abord, elle ne
fait que reporter le problème : que se passera-t-il à 16 ans si les adolescents
n’ont jamais appris à évoluer progressivement et de manière accompagnée dans
ces espaces ? Ensuite, elle s’inscrit difficilement dans la logique des droits
de l’enfant, qui visent au contraire à soutenir l’acquisition progressive de
l’autonomie, y compris dans les environnements numériques. Enfin, cette
approche traduit aussi un aveu d’échec : celui de ne pas parvenir à imposer aux
plateformes et aux fournisseurs de services numériques l’obligation de protéger
les enfants, d’intégrer le bien-être des mineurs dans la conception même des
outils, et d’offrir des environnements modulés et adaptés selon l’âge. C’est
précisément là que se situe l’enjeu essentiel : créer des espaces numériques
sûrs, pas design, afin de ne pas laisser reposer l’essentiel de la
responsabilité sur les enfants, leurs parents ou les éducateurs.
Je comprends
la logique d’une interdiction large face à la gravité des risques — aggravés
par l’intelligence artificielle et la puissance des algorithmes — ainsi que
l’idée d’un rapport de force avec les grandes plateformes, qui pourraient
perdre tout un public. Mais cela ne constitue pas une solution satisfaisante à
long terme.
Quelles pistes d’action ou solutions concrètes ressortent du rapport et pourraient être mises en œuvre ?
La situation
que j’ai décrite montre plus que jamais la nécessité d’une véritable politique
intersectorielle et interministérielle. Il faut que tous les acteurs concernés
— pouvoirs publics, écoles, professionnels de santé, familles, et évidemment
les fournisseurs de services numériques — partagent une compréhension commune
des enjeux et agissent de manière coordonnée, chacun à son niveau et au bon
moment. C’est cette approche collective qui permettra de protéger efficacement
les enfants tout en respectant leurs droits et leur besoin d’autonomie
progressive.
Les
plateformes numériques doivent assumer un rôle central : mieux informer les
enfants, leurs parents et les professionnels de santé sur les risques, qui
peuvent être plus élevés pour certains groupes, et intégrer la protection des
mineurs dans la conception même des services. Les politiques de prévention
doivent aussi être renforcées. Cela suppose de clarifier — voire
d’institutionnaliser — le rôle des professionnels de santé dans l’identification
des signaux d’alerte, et celui de l’école dans l’acquisition d’une véritable
littératie numérique, et l’éducation sur les usages positifs et les risques
liés aux espaces numériques.
Quelles sont les principales limites actuelles dans les données disponibles, et comment les lever ?
Il est
aujourd’hui essentiel de disposer de données qui permettent de comprendre
réellement ce que font les enfants avec les outils numériques : non seulement
combien de temps ils les utilisent, mais aussi pourquoi, comment et pour
quelles activités. Il faut pouvoir distinguer les usages actifs et créatifs des
usages plus passifs, comprendre les contenus auxquels ils sont exposés, et
mettre ces informations en lien avec leur cadre de vie, leurs activités hors
ligne, la qualité de leurs relations avec leurs pairs et leurs parents, ainsi
que leurs éventuels facteurs de vulnérabilité. Des données longitudinales sont
particulièrement précieuses : elles permettraient d’établir des liens clairs
entre le temps d’écran, les types d’usage et de contenu, d’une part, et le
bien-être ou la santé mentale, d’autre part, afin de mieux identifier les
déterminants et les effets durables de l’engagement numérique.
La collecte
de données doit toutefois être suffisamment agile pour suivre un environnement
technologique qui évolue extrêmement vite. Cela soulève évidemment des
questions importantes en matière de protection de la vie privée, mais le
potentiel est immense : une grande partie de ces informations existe déjà… dans
nos téléphones. À condition d’être collectées régulièrement, de manière
sécurisée et éthique, de meilleures données permettraient de mieux comprendre
et de mieux utiliser les technologies numériques au service du bien-être des
enfants, tout en dépassant les discours simplistes qui opposent « bons » et «
mauvais » usages du numérique.
Pour aller plus loin :
- La note du
rapport : Des aires de jeu aux écrans - L’enfance à l’ère
numérique (FR)
- Toutes les données du rapport et davantage sont
disponibles au sein du Portail de données sur le bien-être des
enfants : OECD Child Well-being Data Portal | OECD
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