Huit comédiens porteurs du syndrome de down revisitent librement l’oeuvre phare de shakespeare avec force et humour.
Les personnes atteintes de handicap ont toujours été reléguées, mises en marge, invisibilisées. En revisitant très librement Hamlet
avec huit interprètes dont elle donne aussi à entendre la propre
parole, la péruvienne Chela De Ferrari, fondatrice du Teatro La Plaza de
Lima, creuse la violence d’une société de la norme qui éteint toute
puissance de vie. Elle la redéploie ici dans une impressionnante
chorégraphie collective qui renverse le regard et les préjugés. La
tragédie politique et familiale qui conduit à la mort d’Ophélie et
d’Hamlet nous met face à notre propre traitement de l’altérité.
REVISITER SHAKESPEARE POUR RENVERSER LE REGARD ET LES PRÉJUGÉS.
Chela De Ferrari : L’idée est née d’une rencontre avec Jaime Cruz, qui travaillait à La Plaza comme ouvreur, mais voulait monter sur scène. Moi, j’avais depuis longtemps le désir de monter Hamlet et, à chaque fois, je laissais tomber parce que je ne trouvais pas l’acteur adéquat. Nous avons passé un long moment autour d’un café et c’est là que j’ai visualisé cette image : Jaime avec la couronne du prince. J’ai vu ce qu’un acteur comme lui pouvait apporter à la pièce. J’ai imaginé dans sa bouche la grande question du monologue et j’ai senti à quel point cela pourrait être électrisant.
Comment avez-vous travaillé pour arriver à cette version résolument libre de la pièce ?
Ch. De F. : Notre travail s’est développé autour de deux axes. En premier lieu, l’étude du syndrome et de la réalité à laquelle sont confrontées les personnes qui en sont porteuses : nous avons réalisé des entretiens, effectué un travail d’observation, rencontré des experts, échangé avec des institutions. La deuxième approche s’est centrée sur l’étude et l’analyse du texte de Shakespeare. J’ai repéré certaines connexions entre la pièce et les histoires vécues récoltées durant notre recherche.
Et comment se sont déroulées les répétitions ?
Ch. De F. : Nous sommes repartis de la question : « être ou ne pas être ? » Le but n’était pas de raconter l’histoire de Hamlet mais d’en récupérer les thèmes principaux pour réaliser un tissage avec la vie des acteurs et créer ainsi notre propre dramaturgie. Nous nous sommes servis de Hamlet, et nous l’avons fait en toute liberté. Le message traditionnellement associé à un individu est ici énoncé par un collectif. Tout le monde est Hamlet, mais, durant les répétitions – qui ont duré près d’un an, un luxe précieux – chacun s’est spécialisé dans un per-sonnage et partageait le fruit de ses recherches avec le reste du groupe en faisant appel à toutes sortes de pro-cédés : costumes, danses, dessins, chansons. En reliant les personnages à leur propre vie, les acteurs ont écrit des lettres d’amour, ils ont rêvé et ils ont rappé. Ils ont donné vie à leurs Ophélie, Hamlet, Polonius, Horacios.
Ch. De F. : Quand Alvaro a passé le casting, au lieu de dire le monologue que nous demandions à tous les parti-cipants, il a décidé de le rapper. Et cela nous a donné l’idée d’inclure le rap dans le spectacle comme arme de dénonciation. Ils ont tous improvisé quelque chose, mais la dénonciation se logeait davantage dans la forme que dans le contenu. Nous nous sommes souvenus de trois histoires racontées durant les répétitions. Ce soir-là, j’ai écrit les trois raps en me basant sur ces trois histoires fortes. Le rap d’Álvaro raconte son besoin d’être écouté et respecté. Manuel se souvient d’un camarade d’école qui le maltraitait, Ximena demande qu’on ne la touche pas sans son consentement.
Diriez-vous que vous pratiquez une forme de théâtre politique ?
Ch. De F. : Le théâtre que nous pratiquons dévoile, il ne fait pas la leçon, il cherche des questions plus que des réponses. Mais si par politique on entend la capacité d’un groupe de personnes à exercer une influence sur des pensées ou des comportements liés à des préjugés, nous faisons sans aucun doute du théâtre politique.
Propos recueillis par Christilla Vasserot