Les animaux, ces héros de l'ombre de la Première Guerre mondiale

11 millions d’équidés, 100 000 chiens, 200 000 pigeons… Ils ont eu un rôle décisif lors de la Grande Guerre. Les combattants de tous bords ont largement évoqué ces compagnons d'infortune qui sont pourtant tombés dans l'oubli. De passage à Paris pour la conférence "Les animaux dans la grande guerre", l'historien Eric Baratay, auteur de Bêtes des tranchées-Des vécus oubliés, exhume ces héros de l'ombre.

En février-mars 1918, l’armée allemande lance une grande offensive, à deux doigts de réussir. Elle échoue en grande partie car les régiments d’infanterie n’ont plus assez de chevaux valides pour le transport de matériel. En septembre, côté français, le Maréchal Foch prépare le dernier assaut et résume son inquiétude en une phrase: "Y aura-t-il assez de chevaux en état?". C'est dire la fonction décisive des animaux dans l'issue du conflit. Enrôlés en masse, ils ont porté les soldats, tirés du matériel, guetté, secouru, informé.

Pour Eric Baratay: "Si certains ont ouvert la voix pour une reconnaissance du rôle de ces animaux, tels que Maurice Genevoix dans son magnifique livre Ceux de 14, les historiens se sont intéressés au sujet sur le tard, à partir de 2007, d'après des témoignages de combattants, de vétérinaires, des photos… Passionné par la grande guerre et par les animaux, il m'a fallu deux ans de recherche pour que sorte en 2013 Bêtes des tranchées-Des vécus oubliés, qui se penche sur la guerre 14-18 du point de vue des animaux. A travers eux, nous apprenons aussi de nous". Partageant le quotidien des soldats, ils leur permettent aussi de s’évader temporairement des abominations de la guerre, comme en témoigne cette phrase du Commandant Raynal:

Le chien Quiqui a été l’unique joie d’un enfer dont il a partagé toutes les souffrances et les dangers

Raynal,
Commandant

Un rôle décisif

Les équidés

Les chevaux n’aiment guère la nouveauté. Habitués à la voix de leur maître, à ses gestes, ils sont propulsés dans un monde de bruit et de fureur. Lors des batailles, ils chargent en groupe, ce qui est suicidaire face à la puissance de tir adverse, tant pour les soldats que pour eux. Les vétérinaires constatent vite une surmortalité équine: "Les chevaux ne mangent plus, dépriment, tombent malades. C'est un animal qui ne montre pas de signes de faiblesse, il marche jusqu'à tomber, foudroyé par un infarctus" déplore Eric Baratay.

La guerre s'éternise et pour contrer ses pertes, la France achète des mustangs américains: "A leur arrivée, certains cherchent déjà à s'enfuir et se jettent dans la mer. Ils sont débourrés trop rapidement, en quinze jours. Ceux qui rejoignent les attelages de transports sont nerveux, perturbent leurs congénères et on les contraint par la violence. Ces chevaux sauvages, tout comme les pur-sang, les chevaux de ferme et de trait enrôlés précédemment, ne sont pas habitués à parcourir les longues distances imposées par chaque jour de conflit, 80 à 100 kilomètres par jour."

En France, sur 1 800 000 chevaux enrôlés, 40% meurent. Plus attentionnés, les Anglais perdent 20 % de leur attelage: "Ils marchent à côté de leur monture si elle fatigue, enlèvent la selle. Ils sentent l’arrivée des Français à l'odeur de pourriture de leurs chevaux car ils ne mettent pas de couverture sous les selles et les retirent rarement. Le cuir attaque la peau, les poils, puis les chairs" précise Eric Baratay. L’écrivain Céline raconte que sur les bateaux, les Anglais baladent leur chevaux sur le pont. Les Français les entassent à fond de cale et ne sortent pas les cadavres si certains trépassent, sans doute influencés par la théorie de René Descartes pour qui l'animal est analogue à la machine fabriquée.

Le chien, toujours le meilleur ami de l’homme 

En 1914, les chiens aussi sont réquisitionnés, ceux des bourgeois qui les donnent bien volontiers par patriotisme et ceux des paysans, à qui cela fait une bouche de moins à nourrir. Des chiens de fourrière sont aussi enrôlés. Peu habitués à la compagnie humaine, souffrant moins que leur congénères domestiques de l’anxiété de séparation, ils donnent du fil à retordre à l’armée française et cherchent à s’enfuir. Il y a aussi des déserteurs du côté des anglais, qui gazeront certains de ces "objecteurs de conscience" pour l’exemple.

Les chiens sont tout d'abord chargés de retrouver les blessés, c'est le chien sanitaire. En 1916, leur rôle évolue et ils deviennent aussi messagers, quand le téléphone et le télégraphe sont hors service. Ils passent dans des endroits inaccessibles pour l’homme et sont beaucoup plus rapides. Côté anglais, l’accent est mis sur le lien entre le maître et le chien, qui passe en amont des tests permettant d'évaluer ses prédispositions. Ce n'est pas le cas côté français et les résultats s'en ressentent.

Guerre 1914-1918. Revue aux Tuileries d'une section de chiens sanitaires partant pour le front. Paris (Ier arr.), 1915.

Les Belges s’essayent aux chiens mitrailleurs de transport, censés tirer des mitrailleuses lourdes d’une centaine de kilos. Ils s'inspirent des "chiens charrettes" qui tractent la marchandise sur les marchés. Mais quid de l’encadrement affectif... Les soldats, issus pour la plupart du milieu rural, ne font pas attention aux affinités entre les bêtes et ne les ménagent pas. On entend ces chiens désorganisés et bruyant arriver de loin, ce qui laisse le temps à l’ennemi de riposter. C'est un échec cuisant.

Les pigeons messagers

Les pigeons, tout comme les chiens, sont pour l'époque des armes "modernes". Ils sont chargés eux aussi de transmettre des messages de l’avant vers l’arrière. Emmenés vers le front dans des panières en osier, relâchés lestés d'une missive, ils doivent rentrer sain et sauf au pigeonnier.

Étant plus petits, les pigeons ont moins de chance de se faire prendre. Dressés en amont, les petits volatiles font aussi tout pour rallier leur moitié restée au pigeonnier. Très sensibles au compagnonnage humain, leur taux de réussite est très important. Les Anglais en utilisent pas moins de 100 000.

Les compagnons de galère

Outre les animaux réquisitionnés et utilisés par l’armée, il y a ceux qui se retrouvent pris dans la tourmente du conflit. Des deux côtés, il y en a qu’on capture ou qui atterrissent là par hasard et qu’on apprivoise. Certains deviennent des mascottes, tel Tiny, un âne récupéré par les Anglais, qui apprécie le thé et rentre dans les tentes des officiers.

Ces animaux "réconfort" amènent un peu de douceur dans un monde de brutes.

Eric Baratay,
Historien et auteur de "Bêtes des tranchées"

Eric Baratay raconte: "Les deux camps tolèrent qu'un chat fasse sa toilette à découvert mais si un soldat passe la tête, on lui tire dessus. Un chien fait des allers et retours entre deux tranchées, celles-ci communiquent à l'aide de messages placés dans une grenade vide: "votre chien est chez nous". Ces animaux ravivent le souvenir d’une vie à l’arrière que les soldats espèrent retrouver".

Côté allemand, autrichien, français, italien, on trouve de nombreux témoignages: "A nos animaux martyrs", "à nos compagnons de misère", ce sont les paroles mêmes des poilus. Après la guerre, des pacifistes reprennent cette idée de la reconnaissance de la dette animale. Dans le livre A l’ouest rien de nouveau, l'auteur écrit que les soldats ne supportent plus d’entendre leurs chevaux agoniser. Sur un cliché, on voit des Autrichiens graver un bloc de pierre du nom de leurs chiens. Les Allemands, qui emmènent leur compagnon à quatre pattes sur leur lieu d'affectation, érigent un cimetière canin

Cet extrait du livre Bêtes des tranchées – Des vécus oubliés montre le fort attachement de certains soldats à leurs bêtes: "Le soldat Dupleix a eu un de ses chiens blessé grièvement en portant un pli. N’a pas hésité, malgré la violence du tir ennemi, à faire des kilomètres en portant son chien dans ses bras pour le faire soigner.(...), N’a pas cessé de soigner sa bête avec le plus grand dévouement (...). A fait l’impossible pour le sauver. Le chien étant mort des suites de ses blessures, le soldat Dupleix lui a fait une tombe (...). Le soldat Dupleix s'est toujours fait remarquer par sa douceur et les bons soins qu'il prodiguait à ses chiens obtenant ainsi des résultats merveilleux".

La fin de la guerre et une retraite bien méritée ?

Une fois la guerre terminée, beaucoup de survivants, majoritairement des chevaux, sont abattus. Les Anglais eux-mêmes ne veulent pas payer le voyage retour et les vendent, tout comme les Français, aux abattoirs ou aux paysans sur place. La nouvelle provoque un tollé en Angleterre, qui en rapatrie alors une petite partie. Les chiens finissent pour la plupart dans les chambres à gaz des fourrières. "Il y a une dichotomie entre ce qu'on a pu penser individuellement et ce qu'on a fait collectivement, y compris côté anglais" souligne Eric Baratay.

Guerre 1914-1918. Chien sanitaire traînant un blessé français.

Stubby le chien, Warrior le cheval, Vaillant le pigeon (dont la légende fut quelque peu exagérée), animaux anonymes... Des monuments leur rendent hommage en France à Chipilly, à Coing, à Posière, mais aussi à Bruxelles, en Angleterre, en Australie… Steven Spielberg, a porté à l'écran le roman War Horse, l'histoire du cheval Joey, pris dans les tourments de la guerre. Séparé de son maitre, ce dernier fera tout pour le retrouver. Des artistes, écrivains, peintres, réalisateurs ont gravé dans le marbre le rôle joué par les animaux durant le conflit, ravivant la mémoire collective. Un groupe de travail constitué par la Mairie de Paris travaille à la création d'un monument qui rende hommage, dans la capitale, aux animaux tués pendant les deux dernières guerres. Ces compagnons de l'ombre ont permis aux hommes de transcender l'innommable. Sans eux, l'Histoire n'aurait pas été la même alors, ne les oublions pas !

Sources

- "Bêtes des tranchées – Des vécus oubliés", Eric Baratay, Historien et spécialiste de l’histoire des animaux,
- "Ceux de 14", Maurice Genevoix
- Paris Animaux Zoopolis



Dernière mise à jour le jeudi 15 novembre 2018
Crédit photo : © PA Archive/Roger-Viollet

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