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A+ | A- | A=La politique d'acquisition du musée
grâce aux fonds du legs Zadkine et aux clauses testamentaires qui l'assortissent. Elle se poursuit aujourd'hui, indépendamment des crédits d'acquisition votés par le Conseil de Paris, devenus quasi-inexistants depuis 1996.
Le fonds d'atelier, hérité en 1984 de la veuve de l'artiste, le peintre Valentine Prax, comportait environ 300 sculptures et 360 dessins. Compte tenu de son ampleur, la Ville de Paris consentit à déposer 80 oeuvres aux Arques dans le Lot, autre lieu de résidence du sculpteur, permettant ainsi l'ouverture en juillet 1988 d'un second musée Zadkine. Toutefois les différentes étapes de l'œuvre de cet artiste en constante évolution jusqu'à la fin de sa vie restaient inégalement représentées. A partir du moment où l'idée de musée Zadkine était adopté, il importait de pouvoir présenter dans sa continuité l'ensemble de sa production trop souvent réduite, dans la connaissance que l'on en a, à ses créations d'après 1945, voire des dix dernières années de sa carrière. Le sens même de l'oeuvre, dans l'intelligence de son devenir multiple, en était altéré. Dans ce contexte, les acquisitions réalisées ont eu pour objet essentiel de combler des lacunes, principalement la première période zadkinienne, entre 1910, date de l'arrivée du sculpteur russe à Paris et le début des années 20, époque où il adopte le cubisme.
Le primitivisme caractérise, avant la première guerre mondiale, la sculpture de Zadkine. Si, comme tant d'autres, depuis Gauguin, il pratique le recours à l'archaïsme en tant qu'exercice pour échapper à l'académisme, il s'agit aussi d'un mode d'expression qui lui est profondément naturel, une forme d'héritage :
"Je pense que les sculpteurs de ma génération pourront être considérés comme les continuateurs de l'antique tradition de ces tailleurs de pierre et de bois qui, partis de la forêt, chantaient librement leurs rêves d'oiseaux fantastiques et de grands fûts d'arbres".
Achetée en 1988, une tête en granit aux traits à peine ébauchés, Tête héroïque, témoigne de ses premiers essais de taille directe. Il s'agit aussi d'un souvenir particulièrement émouvant car c'est la première sculpture de Zadkine connue et il dit l'avoir exécutée en Russie, en 1909-10 à partir d'un "gros caillou de granit rose charrié par les glaces et abandonné dans un champ de [son] oncle à Vitebsk" ! Une œuvre, acquise en 1991, témoigne elle, a contrario, non plus des origines mais de l'immersion très rapide de Zadkine dans le milieu littéraire et artistique parisien. Il s'agit du Portrait de Mecislas Golberg (1912). Cette terre cuite d'une grande expressivité évoque la personnalité douloureuse de l'écrivain anarchiste, engagé dans la défense des idées de son temps, disparu en 1907 et encensé par les critiques autour de Zadkine, notamment son ami Guillaume Apollinaire. Un dessin à l'encre de 1913, Le Couple, récemment acquis (1997), constitue l'incunable de l'œuvre graphique. Dans cette magnifique icône, encore profondément imprégnée de culture judéo-slave, cherche et exprime, par-delà la représentation des personnages, leur présence spirituelle. Exécuté sur papier sulfurisé "du papier jaunâtre et rugueux de boucherie", ce dessin peut être mis en relation avec la Sainte Famille, groupe de trois figures, qui est la réplique en ciment d'un bois disparu et que le musée a pu acquérir en 1994.
A cet ensemble d'œuvres, déjà très révélateur des intentions initiales de Zadkine, s'ajoutent quelques figures immédiatement postérieures et tout à fait emblématiques : Tête d'homme (1916) et Maternité (1919), deux marbres qui appartenaient à la célèbre collection du Docteur Girardin et la Venus cariatide en bois de 1919. Concernant Tête d'homme, son acquisition lève un doute quant à l'origine de cette figure car jusqu'à sa découverte, passait pour l'original une terre cuite chamottée (1919), léguée au musée en échange d'un droit de tirage en bronze à huit exemplaires (1993). Désormais c'est dans le bon ordre de leur apparition successive que le visiteur peut suivre le processus par lequel Zadkine passa d'une version à la suivante. Leur présentation conjointe permet également d'observer les différents effets, qu'induit le passage d'un matériau à l'autre sur l'expression subtile de l'œuvre et la perception que nous en avons. Ainsi le marbre paraît-il nimbé de son aura tandis que la terre absorbe la lumière et que le bronze s'emploie à la réfléchir. De notre point de vue, la présence intense de la figure en marbre n'est pas due exclusivement au talent de Zadkine à trouver spontanément la forme dans le matériau. Elle tient aussi à ce que le marbre sert parfaitement ses intentions, notamment sa volonté de mise à distance du monde vivant. Comme Maurice Raynal l'écrit en 1920, c'est à cette époque que "Zadkine découvrit que le drame de la création artistique devait se jouer entre trois protagonistes seulement, sa sensibilité, la matière et ses mains".
Une telle approche du matériau, avec ce que cela implique de respect et de soumission au bloc original, se retrouve dans la grande Venus (bois de poirier, H. 1,68m ), acquise en 1987 dont la silhouette aux bras levés et aux formes plantureuses de déesse mère, épousent parfaitement le volume initial du tronc coupé. L'arbre est présent dans la figure. Zadkine sera toute sa vie fidèle à ce parti ; à chaque fois-comme il aimait à le dire-qu'il réveillera "l'ébéniste qui sommeille en [lui] ".
Avec l'imposante Musicienne (pierre taillée, 1919) acquise en 1993, une œuvre de transition fort intéressante a pu entrer dans la collection. L'équilibre de sa composition réside dans le corps à corps, à volume égal de la figure et de son instrument. Son écriture simplifiée annonce déjà le cubisme auquel le sculpteur va, pour un temps, se rallier.
L'évolution de la sculpture est ensuite bien représentée, de sorte que les acquisitions se font plus rares. Signalons néanmoins un ensemble d'œuvres d'inspiration décorative qui montre le goût de Zadkine pour le travail des matériaux les plus divers. Parmi les œuvres plus récemment acquises retenons une sculpture en bois de cèdre, d'inspiration néo-classique, Femme debout (1942) aux deux profils, masculin et féminin, réconciliés dans le plan du visage et dernièrement ce médaillon en plâtre, représentant les frères Van Gogh, acquis en vente publique (1997).
Dans l'avenir un effort particulier devrait être conduit autour des dessins, notamment les très belles gouaches des années 20 dont le musée est pauvrement doté. Comme pour tout musée, une politique suivie d'enrichissement est fondamental à la vitalité de la collection. Elle en renforce le sens, empêche le regard de se figer et permet au visiteur de développer une connaissance et une vision plus juste des œuvres exposées.
Noëlle Chabert
Conservateur en chef du patrimoine


