L'apothéose de Balzac par Grandville, Projet d'éventail Vers 1842 - Paris.fr
 

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Un objet, une histoire

Les oeuvres

L'apothéose de Balzac par Grandville, Projet d'éventail Vers 1842

Dessin à la plume et au crayon
[...] Précisons tout d'abord que l'oeuvre porte un timbre sec aux initiales "J.J.G.". Ce timbre fut apposé par la famille de Grandville en mars 1853, lors de la vente après décès de l'artiste, et la matrice fut brisée après l'opération. Nous sommes donc en présence d'un croquis préparatoire d'une authenticité indiscutable. Conservé dans l'atelier de Grandville, il entra, après 1853, dans les collections Armand de Baranton, Giraud, puis Corbin, avant de passer en vente à Neuilly en 1990, et d'être acquis par la Maison de Balzac.
Dans la partie inférieure de la feuille, Grandville a croqué deux silhouettes de femmes, l'une assise, l'autre debout et penchée, tirant une corde, figures que l'on retrouve, avec quelques variations, dans le cortège qui se déroule à la base de l'éventail. En revanche, le motif du canif n'a pas été retenu. A ces esquisses s'ajoutent quelques notes au crayon correspondant évidemment aux thèmes que l'artiste s'est proposé d'illustrer : "conte drolatiques / moeurs de province / scènes de la vie / parisienne / phisiologie [sic] / peau de chagrin".
En se dépliant, l'éventail devait faire apparaître un double cortège féminin : à gauche, les femmes se pressent derrière un groupe de tête qui tire le char triomphal sur lequel trône Balzac, adossé à plusieurs volumes dont l'un porte le tite "Père Goriot" ; à droite, une autre file rejoint la précédente au pied de la statue de Balzac par Dantan. L'écrivain est donc représenté deux fois avec les attributs caractéristiques de la charge, cheveux longs, canne et redingote, mais c'est au pied de la statuette dont le socle porte l'inscription CABINET / DE LECTU(RE) que les femmes se prosternent.
Les attitudes des lectrices sont relativement diversifiées dans l'ensemble du cortège : à l'extrêmee gauche, une mégère repousse une femme qui donne la main à une petite fille (les oeuvres de Balzac ne sont pas destinées aux enfants !). Au centre, un autre groupe porte un énorme encrier en forme de visage d'où s'échappent deux plumes non moins énormes, allusion évidente à la fécondité du romancier. Quelques hommes se distinguent dans cette foule féminine ; tous sont astreints à des travaux de force : l'un actionne la manivelle qui élève le char triomphal, les autres, à droite, sont les balayeurs du Cabinet de lecture. A l'aide d'un récipient qui ressemble fort à une épuisette, ils déversent les livres dans un panier ou dans un seau. Les livres sont donc "épuisés" au double sens du terme : réduits en lambeaux, ils sont aussi devenus introuvables.
Au-dessus du cortège, d'autres images font référence à l'oeuvre de Balzac : à gauche, une balance dont les plateaux contiennent respectivement un coeur et des sacs de monnaie penche du côté du coeur, image symbolique de la Physiologie du mariage, dont le nom est inscrit à droite de ce motif, sur un socle. En guise de statue, ce dernier supporte un nuage sur lequel reposent un Amour et une figure féminine vêtue d'une tunique courte, tenant une torche, et dont la tête est surmontée de bois de cerf. Vénus, que l'on attend ici, a pris à la fois la forme de Diane et celle d'Actéon, symbole du mari trompé dans d'autres dessins de Grandville, mais les cornes, fussent-elles les bois de cerf, évoquent aussi, bien sûr, le mythe du Minotaure, tel qu'il apparaît dans la Physiologie du mariage. Les glissements, qui répondent à l'esprit sinon à la lettre du mythe balzacien, font du groupe de "Vénus-Diane-Actéon-Minotaure" et d'Amour une allégorie de l'amour trompé et repoussé. Devant Amour, la figure cornue s'éloigne pour la plus grande gloire de Balzac. Elle va rejoindre en effet un ange ou une Renommée à ailes de papillon qui teint une mèche de la chevelure du romancier tandis qu'un autre sonne de la trompette.
Au centre de la composition, la canne brille comme un soleil, image sans doute dérivée de la deuxième charge, aujourd'hui perdue, de Dantan. Les clochettes accrochées à la canne sont encore une allusion à la Physiologie du mariage et plus précisément à la "marotte de laquelle Rabelais fit jadis un spectre", mais une fois de plus le motif revêt une multiplicité de sens. Dieu-soleil brandissant une canne-sceptre, Balzac apparaît aussi en Hercule tenant la massue. On songera ici à La Canne de Balzac de Delphine de Girardin, et à la Préface de la Physiologie, où Balzac écrit : "La Folie agitait la marotte de Panurge et il voulait s'en saisir ; mais, quand il essaya de la prendre, il se trouva qu'elle était aussi lourde que la massue d'Hercule."
Restent à analyser les figures de droite, autour de la statuette de Dantan. On rencontre d'abord un groupe de personnages à mi-corps, aveuglés par le soleil balzacien et comme aspirés vers les profondeurs. Les plumes qu'ils tiennent permettent des les identifier aux feuilletonistes que le triomphe de Balzac refoule au Purgatoire. Plus loin, un démon tient le talisman de La Peau de chagrin, tandis qu'à droite un couple s'élève dans les nuages. L'homme tient d'une main un tonneau et s'appuie de l'autre sur une cassette, ce qui permet de reconnaître le Père Grandet et sa fille. Signalons enfin quelques motifs dispersés dans le champ du dessin : papillons, flèches ailées, serpents. Tous symbolisent l'Amour ou la Tentation et se rattachent à la Physiologie du mariage ou à La Peau de chagrin.
Nous avons volontairement laissé de côté dans cette description un personnage énigmatique. Situé juste au-dessus de la tête de Balzac, il tient un objet circulaire difficilement identifiable : pot (à onguents ?) ou chaudron (dans lequel "bout" l'inspiration?). Le dessin contraste ici avec les autres croquis de la même étude. A peine esquissée, la figure semble avoir été abandonnée comme si Grandville avait arrêté là son projet. Il serait donc hasardeux de préciser davantage la nature de ce motif, mais on remarquera que la tête du personnage est sommée d'une flamme. Balzac serait-il visité par l'Esprit-Saint ?
 

Vraisemblablement interrompue, la composition que nous venons de décrire suit dans l'ensemble les notes de l'artiste. La Peau de chagrin et surtout la Physiologie du mariage sont abondamment représentées ; Eugénie Grandet évoque les "moeurs de province" ; il n'y a pas de "scène de la vie parisienne" mais Le Père Goriot, histoire de la vie parisienne (éd. Werdet, 1835) occupe une place de choix. Quant aux Contes drolatiques, ils ne figurent nulle part précisément, mais le caractère drolatique du portrait de Balzac brandissant sa "canne-marotte" ne fait aucun doute. L'ensemble de ces éléments permet de situer l'oeuvre après mars 1835, date des charges de Dantan et de l'édition originale du Père Goriot. La position centrale de ce roman et des charges de Dantan permet d'autre part de penser que l'exécution du dessin ne doit pas être très éloignée de cette date. En 1836 paraît La Canne de Balzac de Delphine de Girardin et, en livraisons, le Dantanorama. Balzac ne figure pas dans cet album - ses charges ne seront reproduites qu'en 1838 dans la Galerie Dantan - mais Grandville, qui réalise la couverture, joue avec les proportions des figures : énormité des charges, petitesse du public ; ces recherches trouveront leur aboutissement en 1838 avec l'illustration des Voyages de Gulliver. C'est donc entre mars 1835 et 1838, et vraisemblablement 1836, qu'il faut situer ce dessin. [...]


Judith Meyer-Petit
Extrait de l'article "Le Balzac de Grandville : un "éventail" de lectures", dans L'Année balzacienne, Nouvelle série, 1991, n°12 , p. 455-461.
© PUF, 1991

Mise à jour le : 08 février 2007
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