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DISCOURS

Interview de Bertrand Delanoë au journal " l'Express "

23/02/2006

Paru dans L'Express du 23/02/2006 propos recueillis par Marianne Payot, Michel Feltin.

Bertrand Delanoë, maire de Paris
« Mon job, ce n'est pas poète, mais aménageur »

L'Express rend publics cette semaine des indicateurs concernant la qualité de vie dans les arrondissements de Paris. Vous-même, avez-vous un quartier préféré ?


En fait, j'ai habité dans plusieurs quartiers différents: Montmartre, le Marais, aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés. Cela fait partie du plaisir d'être parisien. Et il est probable que je bougerai encore, lorsque je ne serai plus maire. Je me verrais bien du côté des Halles: j'aime son côté « branché populaire ».


D'après l'Insee, la population de Paris est repartie à la hausse. Que cela vous inspire-t-il ?


Une vraie satisfaction: cela signifie que le déclin démographique de Paris est stoppé. N'oubliez pas que notre ville a perdu 171 000 habitants entre 1975 et 1999. L'augmentation actuelle est signe de dynamisme et d'attrait. Cela dit, dans une ville de seulement 105 kilomètres carrés, il ne serait pas raisonnable d'avoir pour objectif une croissance trop forte de la population, ce qui nuirait finalement à la qualité de l'accueil et des services proposés, en termes de logements, d'écoles ou de crèches, par exemple.


Justement. Les demandes de places en crèche étaient satisfaites à hauteur de 60% en 2002. Elles le sont à 64,4% aujourd'hui. C'est un progrès, mais faible…


Nous avions promis de créer 4 500 nouvelles places entre 2001 et 2007 (il y en avait eu un peu moins d'un millier sous la mandature précédente). Quand j'ai appris que ce mandat durerait un an de plus, j'ai décidé d'en rajouter 700, soit un total de 5 200 places. Cet objectif sera atteint. Peut-être même dépassé. Car, pour être sûrs d'y parvenir, nous en avons programmé 5 500…


Reste que les disparités demeurent d'un arrondissement à l'autre...


C'est certain. Il faut dire que quelques-uns - je pense aux Xe, XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe - étaient particulièrement mal lotis. C'est pourquoi nous y intensifions notre effort.


Vous proclamez depuis 2001 votre volonté de construire des logements sociaux là où il y en a peu. Or les écarts restent considérables: 0,5% dans le VIIIe, 33% dans le XIXe…


Le foncier est rare et coûteux. Surtout, chacun de ces projets provoque une levée de boucliers des maires d'arrondissement de droite. Par exemple lorsqu'on a construit 130 logements sociaux à Laennec, à la frontière du VIe et du VIIe.


Coût du foncier, réticences locales...


Vous parlez comme un maire de droite d'une banlieue chic! Certainement pas! Moi, je respecte tous les engagements fixés par la loi SRU. En 2001, nous avions programmé le financement de 3 500 logements sociaux par an, alors que nos prédécesseurs n'en faisaient que 1 500. A partir de 2004, nous sommes passés à 4 000 par an, soit le tiers de toute l'Ile-de-France! Savez-vous également que Paris accueille la moitié de l'hébergement d'urgence de la région et 25% des demandeurs d'asile de toute la France? Qui peut contester notre volontarisme ? Je souhaite toujours faire plus. Mais tout le monde doit s'y mettre dans l'agglomération!


Pourquoi ne pas utiliser le domaine privé de la ville ?


Mais nous avons déjà transformé en logements sociaux de nombreux immeubles du domaine privé. Pour les logements qui restent, souvent dispersés et assez coûteux, nous avons plutôt intérêt à les vendre afin de financer du logement social.


Vous avez opté pour l'achat d'immeubles entiers.


Oui, et j'ai été brocardé par l'opposition municipale, qui m'a reproché d'avoir acquis des immeubles partiellement occupés. Or on voit aujourd'hui que le taux de rotation dans ces immeubles permet de livrer des logements plus rapidement que s'il avait fallu lancer des procédures pour trouver des terrains, les acquérir, puis construire. Cette politique favorise la mixité sociale et permet de lutter contre les ventes à la découpe en préservant une offre abordable dans le parc locatif parisien. Nous utilisons tous les leviers.


Vous avez publiquement critiqué les députés UMP de Paris après l'adoucissement de la loi sur le logement social. Que leur reprochez-vous ?


Je suis furieux contre eux. Ils n'ont aucune excuse lorsqu'ils dédouanent les villes voisines qui sont à 1% de logements sociaux, là où, au contraire, il faudrait en créer. C'est une faute lourde!


On comptabilisait 100 000 demandes en 2001. Et aujourd'hui ?


Toujours 100 000. Mais le turnover est important, avec 40% de nouveaux dossiers chaque année tandis que 20% des demandes proviennent de l'extérieur de Paris. Cela dit, la situation reste extrêmement difficile.


Une situation que la hausse constante des prix de l'immobilier ne cesse d'aggraver...


Les prix sont infernaux, c'est une évidence. Mais la crise est nationale. Les chiffres de l'Insee pour 2005 font état d'une augmentation annuelle des prix de 14,7% à Paris, pour 16,9% à Bordeaux, 17,8% à Toulouse ou 17,9% à Marseille. Et ces prix sont bien plus élevés chez nos concurrents internationaux, comme Londres, New York ou Tokyo.


Maigre consolation...


Peut-être, mais que propose la droite? De remettre en cause le marché ? Ou au contraire de lui laisser le soin de tout régir en cédant, comme je l'ai lu, des logements de notre patrimoine social ? Pour ma part, j'essaie de mener une politique équilibrée - je vais prononcer un gros mot - «sociale-démocrate». Et ce n'est pas de la politique politicienne: c'est un débat de fond.


Chaque nouveau drame dans un immeuble insalubre relance le débat. Comment pensez-vous éradiquer ces bâtiments ?


Dès 2001, nous avons créé un observatoire de l'insalubrité, qui a recensé 1 000 immeubles insalubres. La moitié ont déjà été traités ou sont en cours de traitement. Mais les procédures juridiques sont longues. Après les incendies dramatiques de l'été, j'ai décidé d'accentuer notre effort: 13 000 personnes, soit 2 700 familles, ont d'ores et déjà été relogées. C'est énorme. Et les 2 000 autres encore en attente le seront avant la fin de 2007.


Venons-en à la circulation. Vous avez souvent érigé la lutte contre la pollution en porte-étendard de votre politique de transports. Or on sait que sa baisse est due, pour l'essentiel, aux progrès techniques - les pots catalytiques, par exemple - et non à la diminution de la circulation…


Personne ne m'a jamais démenti sur le fait que la pollution à Paris est essentiellement d'origine automobile. Fort heureusement, la motorisation des voitures a engendré des progrès. Mais, dans une ville où l'on compte plus de 10 millions de déplacements par jour, chacun sait bien que le transport collectif est moins nocif qu'un mode de transport individuel. D'autant qu'avec le tramway nous disposerons bientôt d'un outil moderne, performant et écologique. Aurait-il fallu que nous renoncions à ce grand projet, comme nos prédécesseurs? Eux n'ont fait que des autoroutes urbaines. Au XXIe siècle, ce n'est pas vraiment le top de la modernité…


Pourquoi ne pas créer un péage, comme à Londres ?


Savez-vous que la superficie de la zone concernée à Londres est de 23 kilomètres carrés, soit cinq fois moins que Paris? Cette zone ne compte que des bureaux, alors qu'à Paris logements et activités économiques sont partout imbriqués. Appliquer le schéma londonien ici reviendrait à rendre payante l'entrée dans Paris. Et cela au moment où beaucoup soulignent qu'il faut recoudre le lien avec la banlieue! C'est pourquoi nous avons choisi une autre voie. D'ailleurs, quand mon ami Ken Livingstone, le maire de Londres, vient à Paris, il me dit: «Moi, si je pouvais créer des couloirs d'autobus, je le ferais.»


Mais les encombrements, la grogne...


J'admets que les dispositifs nouveaux entraînent des changements et donc des crispations. Je présente même mes excuses à ceux qui sont gênés par ces travaux ponctuels. Mais j'assume. Je sais aussi que nous n'avons pas été exemplaires partout. Par exemple, dans la mise en œuvre du site propre du boulevard Saint-Marcel, que j'entends bien voir corrigée. Je sais enfin - je le dis depuis deux ans - qu'il faut augmenter massivement l'offre de stationnement résidentiel. C'est ce que nous sommes en train de faire.


Vous reconnaissez donc que vous avez traîné...


Pour le stationnement résidentiel, c'est vrai. Et c'est pourtant l'une des clefs de la réussite de notre politique. Cela dit, lorsque les sapeurs-pompiers me demandent de supprimer plusieurs milliers de places pour des raisons de sécurité, je le fais. Même si c'est impopulaire !


Après l'échec de la candidature aux JO, avez-vous trouvé un autre grand projet alternatif, mobilisateur ?


Paris n'est pas en panne! Au lendemain de notre déconvenue olympique, j'ai proposé d'acquérir les terrains des Batignolles et de prolonger le tramway au moins jusqu'à la porte de la Chapelle. L'enquête publique est déjà en cours. Je ne veux pas perdre de temps, car il faut toujours positiver dans la vie. D'ailleurs, avec une majorité municipale progressiste après 2008, ce tronçon sera livré plus tôt que si nous avions eu les Jeux. De même pour le quartier des Batignolles. En outre, notre projet de mandature ne reposait pas sur les JO. Nous sommes en train de réaménager 10% du territoire parisien! Nous allons livrer 30 hectares d'espaces verts, 40 000 mètres carrés réservés aux entreprises high-tech, créer une cité de la mode et du design sur les bords de la Seine, où nous installerons une piscine, elle-même située près de la première passerelle sans pilier de Paris. Et puis, comment ne pas citer la Gaîté-Lyrique ou le 104, rue d'Aubervilliers, lieux de création contemporaine uniques au monde ?


Tout cela est sans doute utile, mais ne fait pas un grand projet...


Bien sûr que c'est un grand projet, pour une cité historique qui aime le mouvement du XXIe siècle. Mais ce qui est irremplaçable dans l'aventure olympique, c'est le rêve...


Pourquoi pas un grand geste architectural? Et pourquoi un seul ?


Toutes les réalisations que je viens d'évoquer en sont. Mon job, ce n'est pas poète - même si j'aime la poésie - c'est aménageur, avec si possible du sens et de la dynamique. Prenez le tramway. Je peux vous assurer que le mobilier urbain très lumineux conçu par l'architecte Jean-Michel Wilmotte comptera dans la création du XXIe siècle. Comme toutes les œuvres d'art pérennes qui rythmeront le parcours du tramway. Vous y admirerez bientôt, je vous l'annonce, des œuvres d'artistes comme Frank Gehry, Dan Graham ou Sophie Calle.


Et les tours que vous souhaitiez ériger ? Oubliées ?


J'ai proposé que l'on réfléchisse à quelques immeubles de plus de 37 mètres. Une majorité de conservateurs - de droite et de gauche - au Conseil de Paris m'en a empêché. Puis j'ai consulté les Parisiens: 63% ont répondu négativement. J'en ai pris acte, je ne suis pas un dictateur. Mais ma conviction demeure: je continue de penser qu'à la périphérie de Paris il pourrait y avoir quelques-uns de ces immeubles, voués exclusivement à l'activité économique et avec une ambition architecturale de notre temps. J'espère que les choses vont bouger. Tout le monde a le droit d'évoluer.


Parmi les prétendants UMP à votre succession, y en a-t-il un qui vous inquiète plus particulièrement ?


Je n'ai jamais oublié que Paris avait voté à droite pendant cent ans. Donc je sais que les prochaines municipales seront difficiles. Qui sera le candidat de l'UMP? Honnêtement, eux-mêmes semblent l'ignorer, car ils ne sont pas certains que la personne désignée au printemps 2006 sera toujours en lice au printemps 2008. Alors...

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