«« retour

Sommaire

Partager | Imprimer | A+ | A- | A=

Paris à l'horizon 2025

Concurrence ou développement économique partagé ? (25 avril 2005)

Textes des principales interventions
Thierry BRUHAT
Thierry Bruhat au séminaire « Paris à l’horizon 2025 » 25 avril 2005

consultant
L'appel à projets de pôles de compétitivité lancé par la DATAR a créé un réel enthousiasme dans le pays, sans doute parce qu'il répondait au besoin de se parler des entreprises, des universités et des acteurs du développement territorial. Ce besoin n'est pas nouveau. Depuis presque 30 ans dans le développement des technopoles, on trouve le fameux triptyque : enseignement supérieur, recherche et entreprises, mais qui est lié à un territoire particulier, un parc technologique.
En voulant réinventer en France ce qui se passait aux États-Unis, parfois avec un certain angélisme, l'idée était qu'un territoire de petite taille pouvait être propice aux échanges et à une " fertilisation croisée ". Si des opérations ont été réalisées, parfois avec beaucoup de profit - Sofia Antipolis en France, le parc technologique de Cambridge, Martins Reed à Munich - la fertilisation sur les parcs est relativement limitée si les instruments ou les organismes qui sont implantés sur ce parc n'ont pas en eux-mêmes des capacités à travailler avec leur environnement. Ce n'est pas parce que vous implantez une université ou un laboratoire de recherche sur un parc technologique que, " par miracle ", il va se mettre à travailler avec son environnement avec un dynamisme effréné, s'il n'a pas ces capacités de travailler facilement avec son environnement économique, comme on peut le concevoir en particulier dans les pays anglo-saxons.
Les gens sont ravis de se trouver dans les parcs technologiques et il y a un retour d'image, une convivialité, mais, en termes de production économique, on s'aperçoit que les parcs sont autant alimentés par ce qui vient de l'extérieur que par une production endogène. Cette expérience a d'ailleurs évolué en France, en passant d'une approche de parc technologique à une approche métropolitaine. En dehors de Sofia Antipolis, Montpellier, Rennes, Lyon et toutes les métropoles qui se sont approprié ce mouvement ont considéré que leur territoire était l'aire métropolitaine, avec bien évidemment un plus pour celles qui ont une gouvernance politique et économique, notamment à l'échelle intercommunale.
Ensuite, on a essayé, sur ces territoires, d'identifier des lieux de réunion d'activités, sous forme de parcs ou de quartier d'affaires, où l'on concentre des outils et à qui on fait jouer un rôle de centre de ressources par rapport à l'ensemble de la métropole. On alimente la création d'activités par des flux entre cet endroit ressource, l'ensemble de la métropole, la métropole et son hinterland. L'opération technopole n'a rien révolutionné en soi, mais dans les situations très complexes il faut des principes d'aménagement très simples, sur des thématiques de spécialités, avec l'ambition de faire travailler ensemble des gens en imaginant que de leur coopération naissent des projets nouveaux. Sur ces territoires centres de ressources, on essaie de créer un cadre favorable au développement de " l'économie d'innovation des technologies ".


Les pôles de compétitivité sont une initiative nationale lancée vers toutes les régions françaises, qui repose beaucoup sur ce triptyque de coopération entreprise recherche et de mobilisation sur un grand territoire permettant de réunir des activités et de constituer une masse critique. À cela devrait être liée une défiscalisation des investissements en matière de ressources à haute valeur ajoutée. Ce n'est pas une idée neuve, ce qui l'est - alors que tout le mouvement technopolitain est parti de la base et est le fruit de la décentralisation -, c'est une impulsion de l'État qui a une approche novatrice de management public par projets que l'on voit de plus en plus, notamment avec les génopoles. L'État ne normalise pas, mais, autour de grands cahiers des charges, il lance un appel, un mouvement et un projet et ensuite, il se charge de faire une sélection et d'entretenir avec un certain nombre de projets des relations privilégiées. C'est quelque chose qui va dans le sens de cette association des acteurs que sont les entreprises, les laboratoires de recherche, à une action publique de développement territorial.
Je voudrais signaler quelques difficultés que le mouvement va rencontrer. Il y a d'abord une difficulté qui est née de l'enthousiasme. Il y a plus de 104 projets, ce qui veut dire qu'il va falloir choisir et exclure. Or, une approche de réseaux commence à structurer le territoire national. Comment avoir une approche sélective sans casser cette approche de réseaux ?
Vous avez ouvert des espaces de convivialité, des entreprises y viennent, elles ont un retour d'image par leur participation à ces espaces. Mais pour autant, ces espaces sont-ils des lieux de décision ? Les projets que l'on souhaite voir naître, associant des entreprises, des laboratoires de recherche, autour d'investissements significatifs, peuvent-ils être pilotés stratégiquement à partir de ces espaces de convivialité ?
Les technopoles en trente ans ont apporté de formidables espaces de convivialité. Les gens ne se parlaient pas. À présent, ils se connaissent, ils s'identifient, cela alimente un terreau, mais pour autant, quand une entreprise centrale sur le territoire donné a un projet de coopération avec une autre entreprise ou avec un laboratoire de recherche, cela ne passe pas nécessairement sous le pilotage stratégique de cette instance. Il ne faut donc pas confondre la dimension de convivialité et le pilotage de projet.
Enfin, quid de l'économie tout à fait essentielle des services à la personne, de l'innovation dans le commerce, de l'innovation dans des emplois qui ne sont pas forcément à valeur ajoutée ? On a vécu dans le mouvement technopolitain cette grande difficulté à articuler des espaces ou des pôles qui, par leur culture, ont tendance à rassembler des gens qui partagent la même ambition. Sur l'ensemble des acteurs économiques, le pourtour était un peu exclu parce qu'ils n'avaient pas les codes de lecture, la formation, les mêmes intérêts. Attention à ne pas " ghettoïser " à nouveau l'innovation, sachant que l'accélération de la création de valeur ajoutée doit toucher tous les secteurs d'activité !

Nous sommes confrontés à un double défi : exister dans cette société de l'innovation et de la connaissance, avec une capacité à être productif en matière d'innovation et de connaissance, mais aussi réinsérer dans cette dynamique d'innovation toutes les personnes qui ont été, au fur et à mesure de la mutation économique, laissées " au bord de la route ".
Si on pousse la logique de territoires localisés et de pôles très spécialisés, on arrive à un émiettement de l'action qui perd de sa visibilité. On est face à un enjeu : il faut être optimiste, il faut s'appuyer sur cette volonté de projet commun tout à fait formidable, mais il ne faut pas imaginer qu'on a réinventé quelque chose de nouveau.
Le phénomène des clusters existe dans tous les pays depuis 25 ou 30 ans. On est sans doute le seul pays au monde à avoir voulu une politique étatique de clusters. Or, un cluster, est le résultat de la nouvelle économie sur un territoire donné, au bout de dizaines, de quinzaines, de vingtaines d'années, autant du fait de relations interpersonnelles que de relations formelles. Cela touche l'institutionnel et le non-institutionnel et c'était un mouvement fortement porté par une culture partagée : cela ne se décrète pas. Attention à ne pas retomber dans le travers français de trop organiser ou institutionnaliser !

Mise à jour le : 09 novembre 2010
La carte de Paris - nouvelle fenêtre

La carte de Paris