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Paris à l'horizon 2025

Dix ans de schéma directeur régional : bilan et perspectives (16 février 2005)

Textes des principales interventions
Laurent DAVEZIES
Laurent DAVEZIES © Mairie de Paris DDATC / Dolce Vita
Professeur, Université Paris XII

Quels enjeux en Ile-de-France du point de vue de Paris ? Trois familles de problèmes sont posées à l’Ile-de-France qu’il faudra résoudre à l’avenir à travers le SDRIF ou d’autres instruments de politique publique. 
L’efficacité de son fonctionnement est en crise, alors que, dans la décennie passée, l’Ile-de-France a toujours été considérée comme un énorme marché de l’emploi, fonctionnant de façon extrêmement efficace. Sur une demande des autorités londoniennes, des comparaisons d’efficacité ont été effectuées sur les marchés de l’emploi francilien et londonien. En termes de dispositifs de concentration des logements, d’activités sur le territoire, ou D’efficacité des systèmes de transports - vitesse des transports, de la fluidité du dispositif - l’Ile-de-France était bien meilleure que la région londonienne, ce qui a d’ailleurs fait la Une du Financial Times : « L’agglomération parisienne plus efficace que l’agglomération londonienne ». 
Dans le monde entier, en effet, les facteurs de succès économique d’une ville, sont sa taille - certaines fonctions ne se trouvent pas dans les villes petites ou moyennes -, sa densité, le dispositif territorial et l’efficacité des systèmes de transports. Mais la crise est évidente aujourd’hui. En terme de dispositif territorial, l’activité de l’Ile-de-France, depuis une dizaine d’années, s’est essentiellement développée dans la deuxième couronne, très secondairement dans la première, pas du tout et même à l’inverse, au cœur du marché de l’emploi.  
On observe une concentration au centre des fonctions les plus sophistiquées, un « centre de commandement » entre l’ouest parisien, une partie de la banlieue ouest sur la première couronne qui s’est renforcé. Mais l’emploi s’est aussi très fortement étalé, formant comme une sorte de « volcan à l’envers » et chutant très fortement dans les endroits les plus accessibles du marché de l’emploi francilien, dans les dix premiers arrondissements au cœur de Paris. Malgré les problèmes conceptuels à chiffrer l’emploi, les différentes analyses sont toutes négatives.   

Le premier problème touche au dispositif territorial. Paris a commencé à se vider de sa population de 1982 à 1990, puis de ses emplois à partir de 1999. On a dit « c’est merveilleux, on partage avec la banlieue » et cela permet de rapprocher les emplois des logements. Or, partir travailler à Saint-Quentin-en-Yvelines ou en Seine-et-Marne ne garantit pas que l’emploi futur va se trouver près de chez vous et vous n’y aurez pas accès s’il se trouve en deuxième couronne et de l’autre côté de la région. Un emploi au centre de l’agglomération est infiniment plus accessible pour l’ensemble du marché et donc le coeur de l’agglomération a une responsabilité vis-à-vis de l’ensemble des actifs de toute l’Ile-de-France et même du sud de la Picardie.  
La situation des transports est paradoxale, avec une certaine perte de densité alors que ce sont les gains de densité de concentration qui permettent de bonnes performances notamment en termes de transports collectifs. On a le sentiment qu’au cœur de l’agglomération, on n’aime ni la densité, ni la voiture, ce qui est un peu contradictoire. Par ailleurs, le transfert est généralisé vers la voiture dans l’ensemble de l’Ile-de-France. On observe un problème de fonctionnement de la « taille effective du marché de l’emploi » qui traduit le nombre d’emplois auxquels on peut accéder, tous modes confondus, en trente ou quarante-cinq minutes. Un travail très intéressant de l’INREP montre la dégradation de la qualité, de l’efficacité du marché de l’emploi francilien entre deux recensements. Va-t-on réagir à ce mécanisme coûteux en valeur ajoutée, revenus et emplois ?   

Une seconde crise de disqualification se manifeste. Des travaux de l’INSEE et de l’économiste Pierre-Philippe Combes montrent l’égalisation des salaires sur le territoire français, alors que le succès de la province dans les années soixante-dix/quatre-vingt tenait au fait que beaucoup d’activités s’installaient sur des territoires où la main-d’œuvre était moins chère. En même temps, on observe un élargissement de l’indice des prix à partir des prix du logement et de biens comparables entre les régions ou les départements français. Il devient irrationnel pour un nombre croissant de gens de vivre à Paris ou en Ile-de-France quand on y gagne autant qu’ailleurs pour un coût de la vie supérieur… D’où les retraités, mais aussi les actifs qui, aujourd’hui partent massivement de l’Île-de-France ou qui n’y viennent plus.  
Trois catégories de populations coexistent en Ile-de-France. Ceux qui continuent à gagner d’être à Paris sont dans des positions renforcées de pouvoir, de commandement, de conception, de création. Ceux, les plus modestes, qui sont peu mobiles, forment une population captive. La mobilité est une liberté dont on jouit quand on en a les moyens économiques. Quitter son HLM pour partir en province est un saut dans le vide, ce qui pose la question d’une gestion globale du logement social (et on en est loin….). Les populations intermédiaires, médecins généralistes, infirmières, comptables, etc., n’ont enfin plus intérêt à être en Ile-de-France, alors que de nombreux emplois sont offerts ailleurs, également rémunérés et dans un contexte attractif en termes d’aménités et d’indice des prix…. Comment gérer ce résultat positif de négociations collectives ? En choisissant l’égalité sociale, on accepte des déséquilibres économiques territoriaux : l’entreprise a intérêt à venir en Ile-de-France parce qu’elle paie ses travailleurs le même prix pour plus de ressources territoriales et les travailleurs, eux, ont intérêt à vivre en province…   

Par ailleurs, l’Ile-de-France, est pénalisée depuis quarante ans par les politiques publiques nationales d’aménagement du territoire, de décentralisation. La phobie anti-parisienne est encore vivante en province et auprès de grands élus. L’Ile-de-France est pourtant une locomotive de la croissance nationale, dont la valeur ajoutée créée représente 38 % de la valeur ajoutée de la Chine en 2003 (en dollar, au taux de change) ! Dans le secteur de la recherche où les politiques publiques, depuis quinze ans, ont eu - malheureusement et une fois n’est pas coutume - un succès extraordinaire, la déconcentration a eu pour effet de passer de 55 % à 43 % du potentiel de recherche français public en Ile-de-France. Parallèlement, on nous dit que la recherche publique serait en crise : évidemment les jeunes chercheurs français préfèrent rejoindre les grandes concentrations scientifiques mondiales (Boston, Baltimore, Oxford,…) que développer leur carrière dans des labos émiettés sur le territoire français. Le fait d’être un labo parisien pose un problème de développement car les créations de postes se font de plus en plus au profit des labos provinciaux. La recherche publique française est aujourd’hui plus « territorialement équitable », bravo… Le secteur privé, dont on connaît le cynisme, préfère une recherche qui trouve et qui maintient ses labos en Île-de-France (55 % du potentiel national) ! La recherche publique, en coopération avec la recherche privée, est une activité qui appelle un traitement stratégique, discriminant, du territoire, avec un curseur « calé » sur l’efficacité et non pas sur « l’équité », comme c’est la tendance aujourd’hui aux dépens de la recherche francilienne, et donc française.  

La sous-consommation en Ile-de-France est une troisième crise moins souvent évoquée. Depuis les années quatre-vingt, c’est un phénomène nouveau de dissociation entre ce qu’un territoire génère en valeur ajoutée et le revenu qu’il en tire. L’Ile-de-France représente 29 % du PIB français et 22 % du revenu des ménages. On observe aussi un écart entre le revenu disponible des ménages et la consommation en Ile-de-France. Ce n’est pas uniquement dû à la redistribution des revenus. Par rapport au transfert à la province, le budget d’État pénalise de cinquante milliards l’Ile-de-France. Il faut aussi compter avec le poids des retraités dont 14,5 % sont en Île-de-France, pour 22 % des actifs français. Avec 22 % des retraités français, l’Ile-de-France gagnerait près de 90 milliards de francs de revenus. Par ailleurs, 7 % de la masse salariale (50 milliards de francs) est versée en Ile-de-France à des gens qui vivent en dehors. La balance entre les dépenses des Franciliens hors d’Ile-de-France par rapport à celles des provinciaux en Ile-de-France est en déficit 50 milliards de francs.  
De façon générale, l’Ile-de-France a une très faible « présentialité ». C’est un endroit pour vivre et travailler, mais, dès qu’on en a l’occasion, on part dépenser de l’argent ailleurs. Cette sous-consommation est d’autant plus dramatique que c’est aussi la région qui s’est le plus rapidement ajustée, depuis dix ou quinze ans aux nouvelles conditions de marché mondial : on y a éliminé massivement les emplois peu ou pas qualifiés et « mis sur le carreau » des populations vulnérables. Ce processus a été plus lent en province et il est amorti par une dynamique des revenus et de la consommation bien supérieure à la dynamique de création de richesses. Cette consommation a permis de développer des secteurs entiers qui permettent de réinsérer dans l’emploi. Dans un contexte de compétition croissante, ce sont des secteurs protégés de la concurrence, tournés vers les ménages locaux – médecins, notaires, commerce, etc., – qui permettent de réinsérer dans l’emploi des gens qui n’ont plus de place dans la production mondialisée. C’est ce qui se passe à Nantes, notamment, avec un taux de retour dans l’emploi extraordinaire. En Ile-de-France, à l’inverse, cette sous-consommation implique une plus faible sollicitation de secteurs susceptibles d’embaucher un nombre croissant de chômeurs et d’exclus en Ile-de-France et produit une montée en puissance très inquiétante de la pauvreté et du chômage. Alors que la période de croissance exceptionnelle précédant 1990 a permis dans toutes les régions de France une diminution du nombre gens vivant en dessous du seuil de pauvreté, l’Ile-de-France n’est plus du tout avantagée sur 1996-2000. C’est dans la région la plus riche, la plus compétitive, la plus productive, que la pauvreté a le plus augmenté sur un ensemble de huit zones d’emploi.  
Certaines questions qui émergent de cette sous-consommation, de cette présentialité, du rapport entre travailler et vivre dans cette agglomération complexe, peuvent être abordées, sinon résolues, par le schéma qui est en préparation.
Mise à jour le : 09 novembre 2010
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