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La longue marche des prostituées chinoises
On les croise faubourg Saint-Denis ou à Belleville. Elles ont quitté la Chine en rêvant de l’El Dorado et se retrouvent sur les trottoirs parisiens. Chaque semaine, les bénévoles du Lotus Bus apportent leur aide et leur écoute à ces femmes qui vivent dans les marges de la capitale, sans droit ni recours.
C’est une soirée banale pour le Lotus Bus, peut-être un peu plus calme que d’habitude. Porte de Choisy, il fait froid. Cinq bénévoles patientent : il y a Laura, une vénitienne qui a appris le Chinois à l’université ; Charlotte et Françoise, deux infirmières ; Samuel qui bosse dans l’import-export, et Li-Ping qui est née quelque part dans le sud de la Chine.
Passée 20 heures, les premières habituées arrivent par petits groupes de trois ou quatre, des femmes entre deux âges, prises dans leur doudoune, souriantes et discrètes. On leur remet un petit sachet qui contient des préservatifs (18 classiques et 6 renforcés) et du lubrifiant. Celles qui viennent pour la première fois s’entretiennent à l’écart avec Samuel. Quelques-unes restent un moment pour papoter entre elles. Les échanges sont cordiaux, l’ambiance policée, entre couleurs vives des murs et néon au plafond. Loin des clichés sur les bas-fonds, on a plutôt l’impression de voir des ménagères venues prendre le thé, ou rendre visite à des voisins.
« La plupart de ces femmes viennent du Nord-Est de la Chine, explique Tim Leicester, l’un des responsables du programme Lotus Bus. A l’époque de Mao, ces régions représentaient l’avant-garde de l’industrie lourde. Mais dans un monde ouvert, elles n’ont plus été suffisamment compétitives. Des millions de personnes se sont retrouvées au chômage. »
A l’heure où on se représente une Chine conquérante, c’est la première surprise. Ces femmes que l’on voit à Strasbourg Saint-Denis ou à Belleville sont des victimes de la mondialisation. Elles sont allées au collège, au lycée et ont perdu leur emploi du jour au lendemain, se retrouvant sans ressources avec des enfants, un parent malade, une famille à nourrir.
La France : un mythe qui ne tient pas ses promesses
« Les Chinois qui vivent en France envoient des mandats sans jamais dire comme il est difficile de survivre ici, ajoute Tim Leicester. Ils perpétuent le mythe. Ces femmes débarquent avec l’idée d’un salaire de 1.000 euros mensuels. Là-bas, cette somme représente le revenu d’une année. »
Mais une fois débarquées, elles déchantent vite. Déjà endettées par le voyage, elles se retrouvent dans un pays dont elle ne parle pas la langue, loin de leur famille, sans papier. Pour s’en sortir, elles enchaînent les petits boulots : atelier de confection, garde d’enfants chinois, ménages, etc. Elles sont isolées, mal payées, sans recours. Un jour, à bout de ressources, elles finissent par vendre leur corps, pour une passe ou pour un an.
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En chiffres: -42 ans: l'âge moyen des prostituées chinoises -800 prostituées chinoises fréquentent régulièrement le Lotus Bus -80% des prostituées chinoises vivent seules -700 à 15.000 euros: le prix d'un visa -100 à 150 euros: le prix fixé par les marchands de sommeil pour une couchette |
Prises au piège entre la justice et la rue
Médecin du Monde a commencé à croiser ces femmes au début des années 2000 alors que l’ONG faisait de la prévention auprès des usagers de drogue à Château-rouge. Puis l’association Lotus Bus s’est mise en place à partir de 2004, avec le soutien de la mairie de Paris. Initialement, elle s’adressait à 200 femmes. Aujourd’hui, elles sont quatre fois plus nombreuses. 50 bénévoles leur viennent en aide, se relayant dans le Lotus Bus qui stationne alternativement à Crimée, Belleville, Strasbourg-Saint-Denis ou Porte de Choisy. A chaque fois, il y a au moins deux sinophones qui sont présents. Souvent des gens aux parcours originaux et qui ont trouvé là une bonne cause… et un bon moyen de cultiver leur Mandarin.
Par exemple, Tim Leicester est né dans le Suffolk en Angleterre. Il a étudié le Chinois à l’université puis à Pékin avant d’arriver à Paris pour poursuivre des études d’anthropologie à l’ EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales). C’est à ce moment-là qu’il a commencé son travail avec le Lotus Bus. Il a prêté l’oreille à ces femmes qui n’ont personne, aucun droit et sont à la merci des clients et des marchands de sommeil. Une expérience qui ne laisse pas indemne.
« Je me souviens avoir accompagné une femme violée au commissariat, pour qu’elle porte plainte. Comme elle n’avait pas de papiers, c’était très difficile de faire valoir ses droits. Le temps qu’on parvienne à se faire entendre, cinq autres femmes ont été victimes du même agresseur. C’est le drame de ces femmes, qui sont prises entre la justice et la violence de la rue. Heureusement, aujourd’hui, la police est plus sensible à ces situations. »
Des mères de famille qui se retrouvent prostituées
Néanmoins, la menace qui pèse sur ces femmes demeure. Pour preuve, ces numéros de plaque d’immatriculation qui sont affichés dans le bus. Charlotte, l’une des infirmières, explique : « On sait que certains clients sont dangereux et on essaie d’alerter les femmes qui viennent nous voir. De même on les informe sur les risques qu’elles courent au niveau sanitaire. Ce sont souvent des mères de famille qui se retrouvent prostituées alors qu’elles ont eu très peu de partenaires auparavant et ignorent à peu près tout des moyens de préventions. Je me souviens par exemple d’une femme qui ne voulait pas de préservatif goût fraise parce qu’elle craignait que le sucre soit nocif pour sa santé. »
La soirée s’achève vers 22 heures. Une soixantaine de femme est venue. Elles ont trouvé une écoute attentive, dénuée de jugement, un peu d’aide. Certaines ont pu prendre un rendez-vous ; bientôt un bénévole les accompagnera chez un gynécologue ou un avocat. Puis elles sont reparties travailler en espérant réunir l’argent qui leur permettra de rentrer.
« De temps en temps, témoigne Tim, nous recevons une petite carte de Chine. L’une d’entre elles est parvenue à s’en sortir. Pour ma part, j’ai un énorme respect pour les sacrifices incroyables qu’elles font pour leurs familles. »
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